4 septembre 2014

Le couchsurfer de Visa

Jean Cheviet a rangé ses appareils quand les diapositives ont disparu. Depuis, il aide la profession en logeant - gratuitement - les jeunes photographes qui viennent à Perpignan.



Tout a commencé il y a six ans, un soir, entre Narbonne et Perpignan. « Je suis au volant et je vois un gars au bord de la route, avec un sac énorme. Je m’arrête, il me dit qu’il cherche “à rejoindre Visa” », raconte Jean Cheviet. Le jeune homme est canadien, il a passé l’été à sillonner les festivals d’Europe. « Je lui demande comment il compte passer la nuit, il me dit qu’il a sa tente mais que ce soir c’est tranquille : il a un couchsurfer. » Cette nuit-là, Jean apprend un mot nouveau. Le « couchsurfing » est un système d’entraide au service des voyageurs. Pour éviter de se ruiner en nuits d’hôtel, on dort chez l’habitant, dans un vrai lit ou sur le canapé du salon. Le tout pour pas un rond.

« Je me suis inscris dans la foulée » raconte Jean, à la terrasse d’un café du centre de Perpignan. Directeur d’école maternelle, il porte la cinquantaine souriante, une chemise à fleurs, de fines lunettes et un pantacourt blanc. Chaque année en septembre, il transforme sa maison en gîte pour photoreporters sur la paille.

En 2010, il accueille Fabrice Caterini et Claire Jeantet. « Ils commençaient tout juste. Le courant est hyper bien passé et on se revoit chaque année. Je les suis de loin, je les encourage dans leurs projets. » Depuis, le duo a réalisé « My beloved enemies », un webdoc sur les réfugiés irakiens aux États-Unis. « C’est vraiment marrant de les voir grandir comme ça » dit-il. Cette semaine à la maison il y a Alessandro, l’italien qui se lance dans la photo, Quentin, le journaliste parisien, et Antoine Boureau, qui expose en Off.

Jean le répète, ce qui l’intéresse, c’est « créer du lien ». Il joue les entremetteurs, présente le petit dernier aux plus expérimentés, met en relation des photojournalistes qui ne parlent pas la même langue mais se comprennent parce qu’ils vivent tous la même galère. Jean a pris l’habitude de leur cuisiner un dîner en fin de semaine, le vendredi ou le samedi, avant la remise des prix. Cette année, ce sera des grillades au barbecue, si le temps le permet.

Au bout d’une demi-heure, Alessandro arrive, bronzé, les traits tirés et l’appareil en bandoulière. Il a vingt-cinq ans, cela fait un an qu’il s’est mis à la photo et en ce moment, c’est compliqué. Jean l’invite à présenter son travail, il dégaine son iPad et fait défiler les photos de ses derniers reportages, en Inde et au Burkina Faso.

Jean a vécu à Rome, il y a longtemps. Il saute de l’anglais à l’italien, et quand il repasse au français on voit Alessandro plisser les yeux, cherchant le mot qu’il pourra saisir au vol. Pour le logement, le jeune homme dit qu’il n’a pas les moyens de faire autrement. « Chaque centime non dépensé est un centime épargné qui me servira en reportage » Il enrage de ne pas vendre son travail. « Je ne vis pas, je survis. Mais j’ai confiance, les choses vont s’améliorer. On ne peut pas rester dans cette situation de toute façon… » Jean le couve du regard. Le petit milieu du photojournalisme, il tente d’en comprendre les rouages en écoutant ses couchsurfers, le soir, à table. Il finit son verre et lance : « On mange à 19 heures, vendredi, pour ne pas rater la projection. T’es le bienvenu, tu verras, c’est sympa. »

Mathieu Palain



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