4 octobre 2012

Entretien avec Sebastian Meyer, co-fondateur de l’agence irakienne Metrography

« Le danger, en Irak, n’est pas d’être étranger ou photographe :
c’est d’être au mauvais moment au mauvais endroit. »

En 2009, les photographes Sebastian Meyer et Kamaran Najm créent la première agence de photographie irakienne, Metrography. Aujourd’hui, soixante photographes couvrent chaque jour l’actualité d’un pays qui tente de se relever.



Comment est né Metrography ?

Sebastian Meyer / J’ai rencontré Kamaran Najm pour la première fois en 2008. Il était photographe pour AP et Reuters et rêvait de raconter son pays différemment. J’étais photographe à Londres et j’avais déjà passé quatre ans à faire du « news ». Comme lui, j’avais poireauté des heures pour « shooter » un homme politique sortant d’un bâtiment officiel ; et croyez-moi, personne ne devient photojournaliste pour ça. Je l’ai revu en 2009, il pensait déjà à une agence composée de photographes locaux qui apporteraient leur propre regard sur l’Irak d’aujourd’hui.

Je suis rentré en Angleterre, les journaux licenciaient à tours de bras, il n’y avait plus de boulot. Rien ne m’attendait plus. Très vite, j’ai repensé à ce pays où l’économie explose, où les histoires, toutes fascinantes, me rendaient heureux, épanoui. Il était temps de se lancer.

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Un employé vient de s’endormir sur la rampe de son camion. Les populations les plus pauvres du nord de l’Irak profitent du boom immobilier pour obtenir un travail, même très mal payé et très fatiguant.
© Ali Arkady/Metrography


Comment l’agence fonctionne-t-elle ?

Nous sommes basés au nord de l’Irak, dans la région kurde : la zone est calme et de toute façon, nous n’avions pas les moyens de payer un loyer à Bagdad, une ville extrêmement chère. L’agence fonctionne comme n’importe quelle autre avec, en plus, un volet formation. Nous avons eu des commandes du Washington Post, du Spiegel, du Times… et même de Playboy magazine !

Comment choisissez-vous les photographes qui travaillent avec vous ?

Le bouche-à-oreille commence à fonctionner. Et comme nous travaillons en free-lance, il est facile de tester les nouveaux photographes sur une petite commande, d’estimer leurs qualités et leurs limites. Aujourd’hui, notre réseau compte 60 personnes ; il nous manque des femmes – nous n’en avons qu’une – et des photographes du sud du pays, dont nous sommes géographiquement éloignés et qui n’ont pas encore entendu parler de nous.

Nous avons des photographes partout dans le pays, mais nous n’avons pas d’ « extraordinaires photographes » partout dans le pays. Seuls trois ont atteint les standards internationaux, c’est-à-dire sont capables de faire d’excellentes photos mais aussi de les éditer selon la demande du journal, d’écrire des légendes fournies et de les envoyer rapidement quelle que soit l’efficacité du réseau internet. Cela s’apprend, et les autres ont encore besoin de formation.

Comment les formez-vous ?

Nous avions déjà constitué notre premier cercle de photographes quand j’ai rencontré la photographe américaine Stéphanie Sinclair. Elle a lancé, comme une évidence : « C’est à vous de les former ! » Elle était très prise par son projet sur les mariages d’enfants et ne pouvait pas s’en occuper elle-même. Alors nous avons obtenu une bourse d’une ONG américaine et nous avons organisé une première session de formation en juin 2011, avec le chef du service photo du Time, Patrick Witty, et les photographes Kael Alford (États-Unis), Anastasia Taylor-Lind (Angleterre) et Newsha Tavakolian (Iran). C’est ce qui est incroyable, avec Metrography : nous sommes entourés de gens extraordinaires qui veulent nous aider.

La session a duré dix jours. 23 photographes ont participé, trois en sont sortis transformés : Ali Arkady, Bnar Sardar et Ahmed al-Husseini. Ils m’ont bluffé. Ali, notamment, a atteint un niveau stratosphérique.

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Hasiba, 36, est agent de circulation.
© Bnar Sardar/Metrography


Quels sont leur profil ?

C’est difficile de généraliser. Certains ont des pères photographes. D’autres faisaient de la photo en amateur et ont commencé à les vendre à des agences pendant la guerre. Ali Arkady, lui, était étudiant aux Beaux-Arts. Il raconte que l’enseignement était tellement mauvais que les élèves ne sortaient pas pour peindre. Un élève était envoyé dehors, il prenait une photo, et tous peignaient avec cette photo pour modèle. Ali, évidemment, était le premier à se désigner volontaire. En 2003, quand l’armée américaine a « libéré » le pays par le nord, les Kurdes ont pris les armes. Ali dit toujours que son plus grand regret est d’avoir pris une Kalachnikov, pas un appareil photo.

En général, les plus jeunes ont pratiquement tous été réfugiés, les plus âgés ont servi pendant la guerre Iran-Irak (1980-1988). Cela leur donne, évidemment, une certaine sensibilité et une folle envie de témoigner.

Sur quel modèle économique repose l’agence ?

L’histoire de Metrography a commencé il y a trois ans avec deux gars derrière des ordinateurs portables… Nous sommes une toute petite entreprise et nous n’avons pas emprunté, au départ, pour nos fonds propres. Nous avons un employé, mais ni Kamaran Najm ni moi ne touchons de salaire : nos seules sources de revenus sont nos propres travaux de photojournalistes.

L’agence touche 50 % sur chaque commande. Or l’Irak, et la région kurde en particulier, est en plein boom économique, nous avons donc beaucoup de commandes « corporate » des compagnies pétrolières, des entreprises de travaux publics, des bars ou des hôtels. En fait, pour être honnêtes, nous aurions assez pour nous payer, mais la priorité, c’est le développement de notre bébé !

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Beaucoup d’ouvriers ont trouvé du travail dans le Kurdistan irakien, où ils s’entassent dans l’espoir d’une vie meilleure.
© Ahmed Al Husseini/Metrography


Quelles sont les difficultés liées au travail de photographe en Irak ?

Elles sont les mêmes que pour le reste de la population : les coupures d’électricité - Internet fonctionne une fois sur trois – et les attentats, bien sûr. Un jour, je devais voir un interlocuteur à Bagdad mais la route était bloquée par l’explosion d’une voiture piégée. J’ai raté mon sujet. Ça fait partie du jeu.

Mais je ne suis jamais « ciblé ». A part à Mossoul ou dans certaines parties du sud-est du pays, on travaille tous l’appareil photo en bandoulière, bien en évidence. Le danger, en Irak, n’est pas d’être étranger ou d’être photographe : c’est d’être au mauvais moment au mauvais endroit.

Vendez-vous plus de photos depuis que les médias internationaux ont déserté le pays ?

C’est une excellente question, mais je ne saurais pas y répondre. D’un côté, nous avons moins de compétition. De l’autre, quand un pays attire moins l’attention, il fait naître moins de commandes bien sûr… A nous de créer une offre originale.

Quel est l’intérêt, pour un magazine occidental, de faire appel à Metrography ?

De manière très pragmatique, vous gagnez du temps et de l’argent : obtenir un visa pour l’Irak prend au moins six semaines et il faut ensuite payer les vols, le traducteur, l’assurance et tout le reste. Mais nous n’avons pas créé Metrography pour permettre aux rédactions de faire des économies : nos photographes apportent bien d’autres choses et notamment, un niveau d’intimité inégalé. Tout est là, dans ce rapport direct et sensible aux autres. Moi, j’ai beau parler kurde et baragouiner l’arabe, j’ai beau avoir les cheveux et les yeux bruns, je n’aurai jamais cette intimité avec mes sujets, et je le regrette chaque jour.

Avez-vous un exemple de ce que cette précieuse intimité a pu apporter ?

Un magazine américain voulait faire des diptyques avec deux familles, l’une américaine, l’autre irakienne, qui aurait perdu leur fils lors des combats. Nous avons pensé à la famille d’un des civils morts lors du raid d’un hélicoptère à Bagdad, en 2007 –Wikileaks avait publié la vidéo de la bavure en 2010. Grâce à notre réseau, Kamaran Najm a réussi à les retrouver, à calmer leur colère et à gagner leur confiance. Personne d’autres ne pouvait faire ça. C’était extraordinaire.

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A Mossoul, une famille pleure un fils tué par les forces américaines à Bagdad en 2007
© Kamaran Najm/Metrography


Souhaiteriez-vous qu’à terme, les photographes proposent leurs propres histoires ?

« Pitcher » une histoire et être payé pour la faire, est-ce que ça existe encore ? Sans rire : s’il y avait encore de l’argent dans ce métier, oui bien sûr, ce serait même l’un de nos objectifs principaux ! Je voudrais que des histoires irakiennes intéressent le monde entier. Je voudrais que ces photographes nous montrent ce qui est important pour eux, ce qui est important pour le peuple irakien.

Par exemple, combien de sujets avez-vous vu sur les soldats américains qui reviennent blessés ou traumatisés de leur séjour en Irak ? Plein. Combien sur des soldats irakiens, qui prennent les mêmes risques, contre les mêmes terroristes ? Personne ne l’avait fait avant Ali Arkady.

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Hussein était soldat à Bagdad quand un engin explosif a emporté sa jambe. Depuis, son salaire a été divisé par deux, son frère a quitté son emploi pour s’occuper de lui et la famille de sa fiancée ne veut plus entendre parler de mariage.
© Ali Arkady/Metrography


Avez-vous le sentiment que les rédactions internationales passent à côté des « vrais sujets » en Irak ?

Je comprends cet « appétit de la guerre » qui caractérise les éditeurs qui n’ont jamais mis les pieds ici. Ce que je ne comprends pas, ce sont les journalistes qui viennent et qui font toujours la même histoire. Par exemple, les Kurdes sont toujours traités comme un « pauvre petit peuple ». Qu’ils viennent boire une bière avec moi, et je leur expliquerai deux-trois trucs. Ou qu’ils ouvrent les yeux ! Cette région déborde de restaurants de sushis !

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Ahmed, 19 ans, dans un café de Bagdad
© Kamaran Najm/Metrography


Comment expliquez-vous ce hiatus ?

C’est compliqué. Cela fait dix ans que ce pays est dépeint comme l’enfer sur terre et tout le monde en a assez ; je suis le premier à vouloir aller au-delà, raconter d’autres histoires. Mais des bombes éclatent encore chaque jour et il faut bien en témoigner. La réalité de ce pays a quelque chose de grotesque. A nous de la raconter au mieux.

Propos recueillis par Marion Quillard



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