8 avril 2015

Zoom sur

« Le fou, c’est moi dans ma faiblesse, mais c’est moi »

Jusqu’au 16 mai, la Galerie Cinema expose le travail de Raymond Depardon sur les asiles psychiatriques italiens.



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Collegno, près de Turin, 1980
©Raymond Depardon / Palmaraie et désert


Un lit défait. Un homme dans un couloir. Une télévision en marche. Et beaucoup d’espaces vides, habités seulement de silhouettes à l’allure fantomatique.


En 1977, Raymond Depardon découvre, à l’occasion d’un travail sur les asiles psychiatriques d’Italie, celui de la petite île vénitienne San Clemente. Dans cet ancien monastère, il réalise sa série la plus forte, qu’il complète deux ans plus tard en revenant sur les lieux avec une caméra.


Ses clichés, exposés à la Galerie Cinema jusqu’au 16 mai, sont à l’image de ces « fous », qualifiés d’ « incurables » : parfois absurdes, souvent pleins de sens. Partout la lumière déborde sur ces silhouettes sombres, découvrant un univers étrange, fascinant autant que révulsant.


Depardon étudie les comportements, les postures des pensionnaires. Il conclut : « Il y a deux attitudes. Les gars qui restent cloués au radiateur, sans bouger, qui vivent leur folie fixement, et puis les autres, les paranos déambulatoires. » Le photographe est l’un d’eux. L’appareil en mouvement, il redonne leur place aux internés dans cette architecture froide. Ils habitent l’espace, créent eux-mêmes les formes de l’image ; un corps recroquevillé, un autre incliné auprès d’un radiateur contrastent avec les murs inexorablement debout.


Cette attention aux formes, aux individus dans leur solitude, est plus visible dans les photographies que dans le documentaire. Moins célèbres, elles font s’arrêter le temps, dans une mélancolie subie mais non sublimée.


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Venise, San Clemente 1979
© Raymond Depardon / Palmaraie et désert


Aucune image spectaculaire, aucune brutalité dans le travail de Depardon. La violence de l’internat est ailleurs, dans ces images très intimes où les regards se croisent rarement. Sur l’un des clichés les plus marquants, on découvre un homme, accoudé à une table, la tête cachée dans son blouson. Allégorie de la maladie mentale ? Le fou, serait-ce celui qui n’a pas de visage ?


Le photographe ne donne pas la réponse à ces interrogations. Son regard sur ces hommes et ces femmes, soucieux de leur dignité, est poétique plus que journalistique. Il ne livre aucune véritable clé sur le fonctionnement de cette microsociété dans laquelle les patients déambulent librement. Une seule image, celle d’un homme dans une cage de filets, interpelle sur les éventuels traitements administrés aux malades.


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Naples, Frullone 1979
© Raymond Depardon / Palmaraie et désert


«  Vous n’avez pas honte ? Il y a des malades ici.  »


Au détour d’un couloir, la galerie propose des extraits du documentaire, réalisé en 1979 avec la photographe plasticienne Sophie Ristelhueber, chargée du son. Il est alors question de fermer l’institution, dans une Italie qui a voté, par la loi « 180 » de 1978, le démantèlement des asiles psychiatriques. Dans ce film, l’interaction entre les patients et le personnel hospitalier est davantage appuyée. Dès les premières minutes, les deux cinéastes sont mis à la porte par un médecin dans un mouvement d’indignation : « Vous n’avez pas honte ? Il y a des malades ici. » Pour lui, les réalisateurs sont des intrus, des voyeurs.


A cette notion de voyeurisme, le spectateur est libre d’adhérer ou non. Depardon lui-même avoue avoir voulu que « chacun de nous s’éprouve coupable ou voyeur  » ; pourtant, à la lecture de ses images, une question se pose souvent : où est la folie ?

Joséphine de Rohan-Chabot



Galerie Cinéma Anne-Dominique Toussaint
26 rue Saint-Claude, 75003
M° Saint-Sébastien – Froissart (8)
Du mardi au samedi de 11h à 19h
Entrée libre



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