10 mai 2011

Le microcrédit de la photographie

Faire appel à la générosité des internautes pour remédier à la crise du photojournalisme : c’est le pari des fondateurs du site emphas.is.

Léna Mauger



Emphas.is est né d’un constat et d’une frustration : le photojournalisme traverse une crise profonde, les journaux ne produisent plus de reportages ; pourtant, les photographes veulent encore raconter des histoires. Emphas.is entend pallier ce fossé. Depuis mars, la plateforme Internet fait appel à la générosité des internautes. Moyennant 10, 20, 30, et jusqu’à 3.000 dollars, ils peuvent apporter leur contribution à un reportage ambitieux. « Au lieu de nous plaindre, nous avons pris le problème à l’envers : si le public s’intéresse à la photographie, pourquoi ne pas l’associer directement à la production, sans passer par des intermédiaires ? », explique le photographe Karim Ben Khelifa, co-fondateur du site avec Tina Ahrens, directrice photo à Géo Allemagne, et Fanuel Dewever, développeur.

Chaque photographe explique son projet dans une courte vidéo mise en ligne sur le site. Tomas van Houtryve estimait qu’il avait besoin de 8.800 dollars pour réaliser son reportage, il en a récolté 10.095.


Emphas.is n’est pas une plateforme de mécénat. « C’est un échange, un service rendu », insiste Karim Ben Khelifa. « Pour le photographe, c’est un moyen d’entrer en relation avec son public. Cela fait quinze ans que je travaille et au fond, je ne sais pas qui regarde mes photos », ajoute cet ancien membre de l’agence (aujourd’hui disparue) l’Œil Public. Le donateur, lui, a droit à des making-off privés : des vidéos, des textes, des images envoyées par le photographe au fur et à mesure de son reportage. Quand les dons sont plus importants, les photographes offrent d’autres prestations : numéro zéro d’un livre, tirages photos… Travaillant sur les restes du communisme au Laos, Tomas van Houtryve, photographe de VII, a par exemple bénéficié des conseils d’un donateur, fin connaisseur du pays. Emphas.is souhaite ainsi créer des « communautés d’internautes », dans la vogue des sites participatifs. Cet « échange » n’est pas sans interroger le métier de photojournaliste : le temps passé à faire des making off n’est-il pas du temps perdu sur le terrain ? Comment garder une certaine distance avec son sujet quand on doit, presque chaque jour, en révéler les ficelles sur un blog ?


Les reportages d’Emphas.is sont sélectionnés par une équipe sans frontières, issue de la photographie, de l’humanitaire... « On explique au photographe pourquoi son sujet a été retenu ou non. Cela nous aide à progresser. Dans les rédactions, cette transparence est loin d’être la règle », dit Karim Ben Khelifa. Certains projets, comme ceux d’Aaron Huey sur les tribus indiennes, ou de Kadir von Lohuizen sur la PanAm (signalé dans le Work in progress du numéro de 6 mois) ont bouclé leur budget de production. D’autres pas. Leurs donateurs ont été remboursés. « C’est tout ou rien. Si le photographe n’a pas récolté la somme espérée, c’est qu’il ne peut pas réaliser son reportage dans de bonnes conditions », dit Karim Ben Khelifa. En huit semaines, Emphas.is a collecté 70.000 dollars. 15 % des dons servent au développement de la plateforme. A terme, la plateforme pourrait accueillir de la publicité.

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©Kadir van Lohuizen/NOOR


Les Américains, culturellement habitués au « crowdfunding » - littéralement « financement par la foule » -, sont les premiers bienfaiteurs d’Emphas.is ( 55%). Suivent les Français (17%), puis les Britanniques, les Allemands, les Hollandais…. Le don moyen, pour un particulier, est de 80-85 euros. Des ONG soutiennent également des projets, en faisant appel à la générosité de leurs réseaux, ou en faisant un don, afin de contribuer à l’existence d’un reportage qu’elles ne pourraient financer seules. Des journaux suisse et américain se sont déjà associés à la production de reportages, en échange, par exemple, d’une exclusivité. Au risque de créer des conflits d’intérêts ? Un groupe de presse et une entreprise privée peuvent-ils cofinancer un projet ? « Du moment que le photographe reste indépendant sur le terrain, bien sûr. Je n’ai pas de problème à ce que Texaco finance un reportage sur la marée noire dans le golfe du Mexique. Ce qui compte, c’est de pouvoir produire des reportages », rétorque Karim Ben Khelifa.


D’autres plateformes de « crowdfunding » ont déjà porté leurs fruits. Des sites spécialisés, comme Spot.us pour le journalisme, Sellaband pour la musique, et des plus généraux, comme Kisskissbankbank, ont permis de financer des centaines de projets. Rue 89 vient de lancer J’aimel’info, une plateforme de dons pour la presse en ligne.

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©Aaron Huey for Aarons images
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©Aaron Huey for Aarons images


Mais ces sites ne comblent pas les manques du dernier maillon de la chaîne : la diffusion. Nombre de photographes ont dans leurs archives de passionnants reportages personnels, jamais publiés. « C’est pour cela que les projets d’Emphas.is ne visent pas uniquement une diffusion dans la presse », explique Karim Ben Khalifa. Aaron Huey souhaite placarder d’immenses photos d’Indiens dans le métro de New York et dans les rues de Dakota et de Washington. Justin Maxon veut afficher de grands portraits des habitants de Chester ayant perdu un proche, en vue d’une manifestation contre la violence dans cette ville de Pennsylvanie. Et si l’avenir du photojournalisme ne passait plus par la presse ?


Léna Mauger

http://www.emphas.is/web/guest



Trait de s?paration
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