19 septembre 2014

"Le monde simple de Rosalba"

Lena Mucha

Chaque semaine, un photographe décrypte l’une de ses images qui l’a marqué.



« Rosalba est née dans un petit village de montagnes, en Colombie. Son prénom est une invention, une contraction de Rosa et Alba, deux sœurs mortes avant sa naissance. A 11 ans, ses parents l’ont envoyée en ville comme employée de maison. Rosalba n’est pas allée longtemps à l’école.

Nous nous sommes rencontrées à Barcelone, dans une association d’aide aux femmes migrantes. Je venais de m’installer en Espagne, après deux ans passés à Medellín, en Colombie. Rosalba était heureuse de pouvoir discuter de son pays. Une relation forte est née entre nous, un peu comme celle d’une grand-mère et de sa petite-fille.

Nous nous voyons souvent, pour prendre un café, échanger sur le sens de la vie. Rosalba a eu un destin dur, mais elle ne se plaint jamais. La foi et la communauté évangéliste l’ont aidée à tenir. J’aime le monde simple de Rosalba, sa philosophie de vie. Elle dit : « Les gens courent, courent, mais ne savent pas après quoi ils courent. Parfois, je me regarde, je me demande pourquoi je cours aussi, et alors je m’arrête. »

Le jour où j’ai pris cette photo, Rosalba était venue chez moi pour la première fois. Elle était dans mon intimité, et je crois que c’est pour cela qu’elle s’est livrée. Elle s’est mise à parler de son fils, Alexander, assassiné en Colombie. Je ne sais pas exactement pourquoi il a été tué, un règlement de compte sûrement, une affaire de clan.

Assise sur mon lit, Rosalba s’est mise a pleurer parce qu’elle n’a pas pu se rendre à l’enterrement de son fils. En 2009, elle n’était déjà plus une ombre à Barcelone, elle avait obtenu ses papiers, mais l’argent manquait. Rosalba a élevé seule son fils et sa fille, dans un quartier difficile. C’est pour fuir la violence qu’elle a décidé, autour de la cinquantaine, de s’installer en Espagne.

L’année dernière, à 63 ans, elle a enfin pu rassembler ses économies et traversé l’Atlantique pour se rendre sur la tombe de son fils. Maintenant, m’a-t-elle dit, je peux mourir tranquille. »

Propos recueillis par Léna Mauger



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