9 août 2018

Le photojournaliste Shahidul Alam emprisonné

Le photojournaliste Shahidul Alam emprisonné, signez la pétition !



C’était en 2015. Une semaine avant notre rencontre chez lui, au Bangladesh, Shahidul Alam m’avait écrit : « Dépêchez-vous de venir, je risque d’aller en prison ! » Photojournaliste, fondateur de galeries, d’une école, d’une agence photo et d’un festival, il venait de publier une tribune qui critiquait la Cour de justice. Je l’ai interviewé cinq jours durant, marchant à ses côtés dans les rues encombrées de la capitale. Il se baladait toujours avec un petit vélo rouge pliable. L’homme ne tenait pas en place. Il était inquiet pour sa liberté, mais aussi pour son pays, l’un des plus pauvres et des plus peuplés au monde, miné par des conflits religieux et dirigé par un parti aux dérives autoritaires.

Son mail résonne aujourd’hui comme une prophétie. Dimanche soir, Shahidul Alam, 63 ans, a été arrêté par une vingtaine de policiers à son domicile, un grand appartement frais plein de livres et de plantes vertes. La veille, il avait dénoncé sur la chaîne Al Jazeera la répression violente des manifestations étudiantes : « On ne peut pas réduire toute une nation au silence de cette façon ». Après la mort de deux jeunes percutés par un bus, des dizaines de milliers d’étudiants ont bloqué les rues de Dacca pour réclamer une meilleure sécurité routière. 115 personnes ont été blessées par les forces de l’ordre.

Toujours emprisonné, Shahidul Alam est accusé de « commentaires provocateurs » en vertu de la loi sur les technologies de l’information et de la communication qui « autorise les poursuites contre quiconque publient, dans une forme électronique, des propos qui causent ou peuvent causer une détérioration de la loi et de l’ordre public ».Une vingtaine de journalistes ont été condamnés en 2017. Dans le classement mondial de la liberté de la presse dressé par Reporters sans frontières, le Bangladesh est 146 ème rang sur 180.

Les hashtags #FreeShahidulAlam et #WeWantJustice circulent sur les réseaux sociaux. Une pétition a été lancée sur Change.org : https://www.change.org/p/free-shahi... En moins de trente minutes, elle était impossible d’accès au Bangladesh.

Par Léna Mauger.


Voici des extraits de l’interview de Shahidul Alam, « Vous nous cachez le soleil », à retrouver dans son intégralité dans le numéro 10, paru à l’automne 2015

http://www.6mois.fr/Vous-nous-cache...

Photographe, blogueur, auteur… vous avez plusieurs visages, lequel mettez-vous en avant ? Je me vois comme un militant. J’utilise un appareil photo. J’utilise les mots. J’utilise les médias sociaux. J’utilise mes galeries. S’il le fallait, je pourrais danser et chanter pour raconter des histoires que les gens ne voient pas, ou ne veulent pas voir. Je m’inspire des griots africains. A Nairobi, j’ai été fasciné par leur manière de faire vivre un récit en mariant la voix, le corps, la musique. J’ai commencé par la photographie parce que c’est l’instrument qui me semblait avoir le plus d’impact.

Quand avez-vous pris vos premières images ? Tard ! J’ai quitté le Bangladesh juste après la guerre d’indépendance. C’était en 1972, j’avais 17 ans. Je n’avais pas été un combattant, mais j’avais fait passer en cachette des informations. Mon père, un scientifique, avait réchappé de peu au massacre des intellectuels. Très vite, mes parents m’ont poussé à rejoindre ma sœur et son mari en Angleterre. Ils étaient célèbres, mais pas riches. J’ai dû vivre de débrouille pour financer mes études : faire le thé, nettoyer les toilettes, garder des immeubles en travaux… Je me nourrissais presque uniquement de pain et de haricots ! Ma passion, c’était la chimie. Après mon master, je me suis offert un road-trip aux Etats-Unis. Un ami m’a demandé de lui acheter un appareil photo sur place. A mon retour, il n’avait plus d’argent pour me rembourser, alors je l’ai gardé, je m’amusais avec…

Votre démarche n’était donc pas du tout professionnelle… Non. La photo m’intéressait, mais je ne la considérais pas comme un métier. J’ai été pris en doctorat à l’université de Londres. Dans le laboratoire de chimie, il y avait une chambre noire. Je mettais la radio à fond, je chantais et je fabriquais moi-même mes produits, prenant des notes méticuleuses sur mes essais de développement de négatifs. Quand j’ai gagné confiance en moi, je me suis inscrit à un club photo. La lecture des livres de photographie est devenue une addiction : j’étais membre de dix bibliothèques ! Un jour, une petite annonce a retenu mon attention : un studio recherchait des photographes pour aborder des familles dans la rue et les convaincre d’aller faire des portraits de leurs enfants chez elles. Je me suis présenté, et cela a rapidement bien marché.

Pourquoi êtes-vous retourné vivre au Bangladesh en 1984 ? Je sentais qu’il était temps de rentrer à la maison. A Londres, j’avais gagné un prix photo, on parlait de moi, je gagnais bien ma vie… J’ai pensé : si on me trouve doué, je vais finir par croire que je prends de bonnes photos. Mais je n’étais pas satisfait du sens de mon travail, je voulais me rendre utile. J’ai fait le pari de recommencer à zéro dans un pays où photographe était à peine considéré comme une profession. Mon père était catastrophé par mon choix. Pour gagner ma vie, j’ai d’abord réalisé des portraits de célébrités, des publicités et des images pour les entreprises. Je faisais tout moi-même : les photos, le développement, la communication… Et sur mon temps libre, je saisissais des scènes de rue. En 1988, quand le Bangladesh s’est retrouvé sous les eaux, j’ai été l’un des premiers sur le terrain. Une image m’a marqué : je suis tombé sur un groupe d’enfants réfugiés dans une maison abandonnée. Cela faisait trois jours qu’ils n’avaient pas mangé. Beaucoup de leurs proches avaient disparu, noyés ou réfugiés quelque part. Voyant mon appareil autour du cou, ils ont insisté pour que je les photographie. Juste au moment de presser le bouton, je me suis aperçu que le garçon qui souriait, au milieu, était aveugle. Jamais il ne pourrait voir cette image, et pourtant il s’était démené pour être là, au centre. Ce jour-là, mes images ont changé. Les gens ont pris une importance qu’ils n’avaient pas avant.

Vous avez alors exposé « La bataille pour la démocratie ». Que montrait cette série ? Fin 1987, le peuple est descendu en masse dans la rue pour protester contre le régime dictatorial du président Ershad. Un jeune travailleur, Noor Hossain, avait peint dans son dos « Laissez la démocratie libre ». Il a été assassiné. D’autres disparitions ont suivi. Après les inondations, la fureur populaire a redoublé et le général a enfin renoncé au pouvoir. J’ai voulu réunir dans une exposition éphémère des images de rue, de mémoriaux, de réunions politiques, pour raconter cette fin de règne. Plus de 400.000 personnes sont venues en trois jours ! Les gens avaient soif d’images. Mais l’une d’elle manquait : celle du mariage de la fille d’un ministre. Organisé au moment où des millions de Bangladais demeuraient encore sans abri, cela avait été un mariage fastueux, indécent. Des orchidées avaient été achetées en Thaïlande, et le stade, loué pour l’occasion, était recouvert d’un tapis rouge pour que le président-général ne se salisse pas les pieds en sortant de sa Cadillac. Tout le who’s who du Bangladesh festoyait gaiement, dont les journalistes influents. Et pourtant, pas un mot n’avait fuité dans les médias. Photographe officiel du mariage, je n’avais pas peur de témoigner de ce fossé social. Au dernier moment, l’image a été retirée de l’exposition par les services de renseignement.

Pourquoi avoir créé une agence photo ? J’ai eu un déclic après les inondations de 1988, lors d’un voyage chez des amis irlandais, près de Belfast. D’habitude, Corinna, leur petite fille de 5 ans, me sautait dans les bras. Mais un soir où je vidais mes poches, elle m’a soudainement dévisagé : « Tu as de l’argent ! Mais, mais… je croyais que tu venais du Bangladesh… » Cet enfant avait tout dit. La pauvreté est devenue notre unique identité. Les médias l’entretiennent en publiant des photos de gosses affamés. Les ONG ont elles aussi besoin de ces images misérabilistes pour récolter des fonds. Et les photographes continuent à les produire pour gagner leur vie... Toutes mes commandes d’ONG ou de journaux portaient sur les mêmes sujets : inondations, cyclones, bidonvilles, usines textiles. Même les belles histoires devaient être racontées avec ambivalence. Personne ne me demandait d’image de quelqu’un derrière un ordinateur. Ce n’est pas seulement injuste. C’est stupide. Un dicton africain dit : « Les histoires de chasse seront toujours à la gloire du chasseur, tant que les lions n’auront pas trouvé leurs griots ». J’ai pensé qu’une agence allait nous permettre d’écrire nos propres histoires. A l’époque, c’était culotté. Je l’ai baptisée « Drik », ce qui signifie « Vision » en sanscrit.

En 2010, les locaux de votre agence ont été encerclés par les policiers, que s’est-il passé ? J’inaugurais dans notre galerie une série appelée « Crossfire », « Feux croisés ». L’expression désigne nos disparus : des dizaines de milliers de citoyens chaque année. Officiellement, ils meurent d’une balle perdue, lors d’échanges de tirs. Ce sont en réalité des assassinats purs et simples, perpétrés par les « bataillons d’actions rapides » : ces forces d’élite créées en 2004 pour faire baisser le taux de criminalité sont faites de brigands qui disposent du droit de tuer. Tout le monde le sait et je n’avais pas d’informations à révéler, mais je voulais faire réagir les gens à travers une exposition. Finalement, la médiatisation a été tellement forte, au Bangladesh et à l’étranger, que le gouvernement a levé le siège policier !

Vous nous avez recommandé de nous dépêcher de venir à Dacca parce que vous risquiez d’être prochainement en prison… Pourquoi ? Pour une tribune, un texte ! Durant la guerre d’indépendance du Bangladesh, en 1971, des centaines de milliers de civils, d’opposants politiques et d’intellectuels ont été assassinés. Jamais les criminels n’avaient été jugés. Il y a cinq ans, la justice a ouvert les premiers procès. Un journaliste britannique renommé, marié à une Bangladaise, a alors dénoncé des irrégularités dans les procédures. Et il a été condamné ! La peine était dérisoire, symbolique, mais avec d’autres citoyens, militants, avocats, docteurs, professeurs, directeurs d’ONG locales, nous avons estimé que cette décision portait atteinte à la liberté d’expression. Nous avons donc publié une tribune. Depuis, certains intellectuels ont fait volte face et ont présenté des excuses publiques. Mais avec les autres, je refuse de me soumettre à ce gouvernement de la peur. Pour avoir critiqué la Cour de justice, je risque jusqu’à un an de prison !

Vous portez un T-shirt noir, sur lequel il est écrit, en rouge et en anglais, « je suis un blogueur ». Est-ce en hommage aux trois Bangladais sauvagement assassinés cette année par des islamistes ? Les meurtres à la machette ou au couteau, en pleine rue, de trois jeunes contributeurs à un site Internet réputé pour son engagement contre l’extrémisme religieux, ont été spectaculaires. Mais ils s’inscrivent malheureusement dans une série. Un premier citoyen athée a été tué par les islamistes en 2004. Puis le blogueur Rajib Haider a subi le même sort en 2013. Quelques semaines plus tard, un autre a survécu à un attentat. Malgré sa santé fragile, c’est lui que le gouvernement a jeté en prison ! Encore une fois, l’urgence politique bafouait la liberté d’expression. La priorité était d’apaiser les extrémistes… C’est à ce moment-là que j’ai fait fabriquer ce T-shirt. Je le porte en signe de solidarité. D’une certaine manière, je me sens protégé par ma notoriété.

Vous avez déjà risqué votre vie ? J’ai plusieurs fois échappé à des arrestations. Je me suis retrouvé avec huit lames de couteaux sur la peau. J’en porte des cicatrices. Ce jour-là, les hommes, très probablement envoyés par le gouvernement, m’ont tout volé. J’avais dans mon appareil les dernières photos de mon père, mort deux jours plus tard. J’ai aussi été arrêté par des militaires indiens, alors que je réalisais un reportage sur une rivière, dans la zone tampon entre l’Inde et le Bangladesh. Mais je ne me vois absolument pas comme un héros. Si j’ai pu jouer un rôle, je suis un privilégié.

N’est-il pas un peu naïf de penser que la photographie peut être source d’espoir et de changement ? Pour sortir la photographie des galeries, un jour j’ai monté une exposition sous un arbre, dans un village. Au milieu de la foule, j’ai entendu une petite fille qui disait qu’elle devait absolument passer, parce que sa chèvre voulait voir l’exposition. Elle savait qu’il y avait une chèvre sur l’une des images, et voulait faire une visite privée à sa biquette, qu’elle portait à bout de bras. La scène était dingue ! C’est le genre de détail dont les médias se fichent, dont la publicité se fiche. Mais si cette petite fille, elle, y trouve de l’intérêt ? C’est elle, le centre de l’histoire. L’essentiel, à la fin de la journée, c’est de savoir si votre photo compte pour quelqu’un.



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