15 septembre 2012

« Le renne est bon comme de l’élan »

Exposée à Visa pour l’image, Erika Larsen s’est immergée pendant trois ans chez les chasseurs de rennes samis, un peuple semi-nomade vivant dans les régions arctiques du nord de la Scandinavie et de la Russie



D’où vient votre intérêt pour les Samis ?


Je ne me souviens plus comment j’ai appris l’existence de cette communauté semi-nomade de 150.000 personnes. Peut-être grâce à un article dans un journal américain, ou un documentaire. J’ai travaillé des années durant sur la chasse aux Etats-Unis, et j’avais entendu dire que les Samis chassaient les rennes comme leurs ancêtres le faisaient depuis des siècles. J’aime photographier le rapport des hommes à la nature et à la mort.

Comment vous êtes-vous présentée à la communauté ?


En 2007, j’ai été mise en contact avec trois femmes samies. Je leur ai téléphoné depuis New York, où je vis avec mon mari vétérinaire. L’une d’elle m’a proposé dans un anglais correct de passer du temps chez elle. Je ne connaissais pas la Scandinavie, encore moins la Laponie.


J’ai atterri dans la famille de cette femme, au nord de la Suède, à Gällivare. C’est elle qui m’a initiée à la culture samie. Elle m’a raconté beaucoup d’histoires. C’était l’été, son mari était absent. Les Samis sont très attachés à leur terre natale et il est naturel que les époux passent du temps dans des maisons différentes, chacun dans sa propre famille. J’ai senti que j’étais au début de quelque chose, qu’il fallait que je revienne.



Savez-vous alors que vous y passeriez plusieurs années ?


Non. J’avais envie d’y retourner, c’est sûr. Sur place, j’avais réalisé que je ne pouvais pas rester une semaine, photographier ces personnes comme des indigènes exotiques et rentrer chez moi. J’ai fait des économies pendant un an, puis je suis repartie, pensant y séjourner un mois. Dans la même famille, d’abord, puis au nord de la Norvège, à Kautokeino, chez des cousins à eux, les Pedar.


Ils m’ont adoptée. Ils m’ont donné une chambre. Je ne voulais pas me faire servir et les photographier, c’est pourquoi je suis devenue leur beaga, une sorte de femme de ménage locale. Les beaga sont souvent des étrangères, un peu comme les jeunes filles au pair chez nous. Je prenais soin de la maison, préparais les repas avec la famille… Je n’étais pas payée car cela me paraissait être un échange naturel contre leur hospitalité. J’ai fait ainsi plusieurs séjours d’un mois, puis, quand j’ai enfin pu obtenir un visa, je suis restée deux ans dans leur intimité.


A quoi ressemblaient vos journées ?


Elles n’étaient jamais les mêmes ! Bien sûr, les Samis doivent respecter certains horaires, surtout quand les enfants vont à l’école. Mais ils vivent véritablement avec les saisons et le climat. J’ai appris leur dialecte principal, parlé par près de 12.000 personnes. Les Samis m’ont aussi enseigné le langage de la nature. La beauté des paysages me donnait parfois la chair de poule – plus que le froid !


Mon rapport au temps et à l’espace a changé. Parfois, on se réveille et la neige a tout recouvert, on ne reconnaît rien, le paysage de la veille semble avoir disparu. On peut traîner jusqu’à midi, manger à n’importe quelle heure, et soudain, le temps s’accélère d’un coup, il faut sortir et courir derrière un troupeau de rennes…



Vous avez chassé le renne ?


Bien sûr ! Je faisais tout avec eux ! Je chassais et découpais les bêtes. Les Samis mangent tout : les yeux, les gencives… Je n’ai aucune aversion pour le sang. Je suis tombée amoureuse et cela fait partie de leur culture.


Et c’est bon ?


Pour moi, c’est devenu comme du poulet… J’en ai tellement mangé. Je dirai qu’au goût, c’est bon comme de l’élan.


Les Samis gagnent-ils encore leur vie en chassant ?


Certains, oui, mais la vie est devenue très difficile pour eux. Souvent, les femmes sont obligées de travailler à côté, dans les écoles, les magasins, les restaurants… Dans certains villages, les jeunes partent, mais dans ceux où je suis restée, plus traditionnels, ils sont encore très attachés à leur terre, chassent avec leurs parents et se trouvent des petits boulots à côté.


Dans vos photos, on ne voit aucune trace de modernité. Elles pourraient avoir été prises il y a vingt ans. Pourquoi ce choix ?


Je ne prétends pas être journaliste. J’ai choisi de raconter les Samis de façon subjective et intuitive, pour être au plus proche de l’expérience que j’ai vécue. Bien sûr, les Samis vivent dans la modernité et la globalisation. Ils habitent en Suède et en Norvège, ont l’électricité, des télévisions, des portables, des voitures. Mais ce qui m’intéresse, c’est qu’ils ont gardé un mode de vie ancestral et se sont battus pour cela. Leur langue était illégale jusqu’en 1986.


En Scandinavie, ils sont encore des milliers à craindre de revendiquer publiquement leurs origines. Mes photographies ne sont pas politiques, les Samis sont aujourd’hui assez forts pour faire entendre leur voix. A mon niveau, je peux simplement montrer en quoi leur culture est unique.




Une partie de votre famille est norvégienne. Ce sujet était-il pour vous une manière de revenir aux sources ?


Au départ, je n’y ai pas du tout pensé. Mais les Samis, qui connaissent par cœur leur arbre généalogique - ce qui leur évite notamment de se marier avec leurs cousins trop proches - me posaient toujours beaucoup de questions sur mes origines. Grâce à eux, j’ai eu envie de rencontrer mes cousins norvégiens, et j’ai passé du bon temps avec eux.


Vous n’avez pas eu envie de rester là-bas ?


Les Samis ont essayé plusieurs fois de me marier ! Mais j’ai résisté !


Propos recueillis par L.M. 


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Erika Larsen. Autoportrait.


Voir le site d’Erika Larsen



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Commentaires Comments
  • J’ai découvert l’existence des Samis et l’importance du renne dans leur histoire très récemment. C’est en lisant avec avidité "Le dernier lapon" d’Olivier Truc (sorti en décembre 2012) que la vie de cette communauté m’a interpellé. J’imaginais ces paysages grandioses recouverts de blanc, ces ciels aux lumières si singulières (avec ces aurores boréales que je ne désespère pas d’observer un jour), ce temps d’ensoleillement à certaines époques de l’année si court et si troublant pour quelqu’un dont la vie est rythmé par la lune et le soleil et ces centaines de rennes parcourant les steppes. Merci à Erika Larsen pour ces somptueuses photos qui me permettent de prolonger mon voyage onirique chez les Samis.

    potamette 13 février 2013 19:54
    Trait de séparation
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