20 avril 2012

Le webdocumentaire, laboratoire sous perfusion

Nouvel outil journalistique, le webdocumentaire suscite l’engouement des photographes, reporters de presse et de télévision, designers internet. Les expérimentations se multiplient, mais le modèle économique est toujours inexistant.



C’est le nouveau cheval sur lequel on mise. Il a un département dans les chaînes de télévision, des producteurs, des prix dans les festivals, des professeurs dans les écoles de journalisme et de photographie. Apparu en France il y a quelques années, le webdocumentaire est vu comme une promesse d’avenir. Chaque semaine, de nouveaux experts débattent de cet objet multimédia mal identifié, des auteurs se précipitent sur ce format hybride, mélange de vidéo, de photos, de sons et de graphisme dont la particularité est d’offrir au spectateur la possibilité d’interagir.

Dans les médias, dans les débats, on vante sa créativité, sa liberté de ton, de forme, et les passerelles qu’il tend entre différents métiers, du journaliste au webdesigner. On cite en exemple les pionniers, les défricheurs, ceux qui ont « dé-linéarisé » le récit, permis au spectateur de naviguer librement dans un documentaire, sans ordre narratif imposé.

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Thanatorama, de Julien Guintard, Ana Maria Jesus et Vincent Baillais

En 2005, La cité des mortes, une enquête de Jean-Christophe Rampal et Marc Fernandez sur la disparition des femmes à Ciudad Juarez, au Mexique, ouvre la voix. Le webdoc commence à s’affirmer deux ans plus tard, avec Thanatorama. Ce film interactif de Julien Guintard, Ana Maria Jesus et Vincent Baillais commençait ainsi : « Vous êtes mort ce matin. Est-ce que la suite vous intéresse »  ? En 2008, Voyage au bout du charbon, de Samuel Bollendorff et Abel Ségrétin donne à l’internaute l’illusion de mener sa propre investigation sur les conditions de travail des mineurs chinois. Le Monde.fr le diffuse. Pour Alexis Delcambre, le rédacteur en chef du site, « le webdocumentaire est un foyer d’expérimentation. A partir du moment où il existe de nouveaux écrans, il faut réfléchir à d’autres formes de narration, au risque d’être désuet. Pour les jeunes générations, il est naturel de pouvoir intéragir. »

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Manipulations, le webdoc, par Sébastien Brothier et David Dufresne

Depuis, le Monde.fr a hébergé des dizaines de webdocs sur des sujets très variés, de la guerre de l’eau à la dictature birmane. Certains sont produits en interne : ceux sur le corps - Le corps handicapé, Le corps incarcéré... - ont coûté 30.000 euros environ, entièrement pris en charge par le quotidien. Alexis Delcambre : « C’est un investissement éditorial. Cette forme narrative n’existe pas encore sur la carte des annonceurs, mais on s’y met car c’est une écriture que l’on souhaite maîtriser demain. »

Les chaînes font le même pari éditorial, anticipant l’arrivée de la télévision sur le net. Elles financent déjà des oeuvres multimédias à la hauteur d’ambitieux documentaires classiques : 300.000 euros pour Prison Valley, du journaliste David Dufresne et du photographe Philippe Brault, coproduit par Arte et Upian ; 300.000 euros pour Manipulations, le webdoc qui accompagne le documentaire télé de Jean-Robert Viallet sur l’affaire Clearstream, également produit par Upian avec France Télévisions ; 590.000 euros pour Portraits d’un nouveau Monde, une collection de 24 webdocs coproduite par France 5 et Narrative.

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© France 5 et Narrative

Laurence Bagot, productrice associée de Narrative : « On ne peut pas regarder le train en marche sans monter dedans. Evidemment, il n’y a pas encore d’économie, pas d’industrie, car il n’y a pas comme à la télévision le besoin de remplir une grille des programmes. » Cette ancienne journaliste de presse, qui prépare pour juin un webdoc sur les jeunes Algériens, insiste sur l’importance, pour chaque projet, des subventions du Centre national de la cinématographie (CNC). « Sans le CNC, on part de zéro en terme de crédibilité. »

A la manière du Canada, où l’Office national du film consacre 20% de ses budgets à des projets interactifs, le CNC subventionne la création multimédia depuis 2007. Les candidatures ont explosé avant de se stabiliser en 2010 autour de 250 à 300 demandes par an. Une sur trois est sélectionnée en commission. Les aides peuvent atteindre 20.000 euros pour l’écriture, 100.000 euros pour la production. Depuis l’an dernier, une aide automatique, comparable à celle qui existe pour la télévision, permet aux producteurs disposant d’un compte audiovisuel de le réinvestir dans des œuvres préachetées par une plateforme internet. Guillaume Blanchot, directeur de l’audiovisuel et de la création numérique au CNC : « Longtemps, nos partenaires, producteurs, diffuseurs, ne voyaient pas internet comme un outil de créativité. Notre objectif est de pousser les gens de l’audiovisuel à aller vers de nouveaux modes de narration et à renouveler la création. »

En cinq ans, le CNC a soutenu 265 projets pour un montant de 9 millions d’euros. Un investissement marginal rapporté aux 200 millions d’euros annuels accordés aux œuvres télévisuelles patrimoniales (fictions inclues), mais considérable, comparé aux budgets de la presse écrite et du photojournalisme. Les journalistes et les photographes de presse se sont précipités les premiers vers le webdoc. Ils y ont vu un nouveau débouché, un moyen de renouer financièrement avec le reportage. Beaucoup ont déchanté. Car les interfaces internet coûtent cher, les intervenants sont nombreux, des monteurs aux graphistes, et les droits d’auteur sur la Toile ne sont pas rétribués.

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Webdocumentaire de Thomas Salva et Olivier Lambert,produit par Hans Lucas, lauréat du grand prix du jury 2012 du WebTv Festival de la Rochelle

Thomas Salva, co-auteur des Brèves de trottoirs et de La nuit oubliée, sur le massacre des Algériens du 17 octobre 1961 : « Même s’il y a une vraie solidarité entre producteurs et diffuseurs, il faut trouver plusieurs partenaires. Or faire la course aux financements n’est pas notre cœur de métier… » Pour La nuit oubliée, le photographe et son confrère journaliste Olivier Lambert ont réuni 10.000 euros du CNC, 10.000 euros de la Bourse Dailymotion, 3.000 du Monde.fr et 5.000 euros de dons récoltés auprès des internautes grâce au site Kisskissbankbank. Neuf mois d’enquête, de recueil de témoignages et d’archives, pour 2.000 euros de salaire chacun… Impossible de vivre sans faire des photos pour les entreprises par ailleurs. Alexandre Brachet, fondateur d’Upian : « La précarité n’est pas propre à l’internet mais au genre documentaire, dont l’économie est fragile depuis très longtemps ».

Dans ce marché balbutiant, le seul modèle viable pour l’instant est donc celui d’un film classique : aide du CNC, financement par une chaîne, le tout souvent piloté par des producteurs audiovisuels traditionnels. Capa a réalisé avec Canal + (200.000 euros) et le CNC (100.000 euros) Changer le monde, une série sur les entrepreneurs sociaux. Claire Leproust, chargée du développement numérique : « Internet est une pépinière de nouveaux talents, beaucoup de jeunes ont des envies, des idées nouvelles, qui ne rentrent pas dans les formats traditionnels..."

Comme de nombreuses sociétés de production, Capa travaille également avec des entreprises. La Fondation Abbé Pierre a déboursé 90.000 euros dans A l’abri de rien, de Samuel Bollendorff et Mehdi Ahoudig, un webdocumentaire consacré au logement. « Un investissement conséquent », admet le directeur de la communication de la fondation, selon lequel le webdocumentaire avait l’avantage de faire témoigner les victimes du mal-logement sans les mettre dans l’embarras, l’alliage de photos et de sons étant moins violent qu’une caméra. Médecins du Monde, La Française des jeux, Les ministères de la Jeunesse, des Affaires étrangères et de la Défense se sont également offert leur webdoc. Au risque de dévoyer le genre ?

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« Changer le monde », un documentaire multimedia de Steeve Baumann

En réalité, le webdocumentaire est déjà un mot valise, une étiquette fourre-tout. Sur son site, Arte le distingue du webreportage. Dans les festivals, de Visa pour l’image au prix Bayeux des correspondants de guerre, on est un peu perdu, voire sceptique. Un membre du jury du prix RFI-France 24 du webdocumentaire : « Globalement, ce que l’on reçoit est assez mauvais. Il y a beaucoup de diaporamas sonores, ou à l’extrême inverse, d’interfaces incompréhensibles. Je ne vois pas la nouveauté, l’originalité et, souvent, encore moins le propos journalistique ou le regard d’auteur… »

Dans la Lettre de la Société civile des auteurs multimédias de février 2010, le réalisateur Rémi Lainé exprime son malaise face à des projets où « la réflexion semble s’arrêter à l’habillage » : « Ce que l’on découvre reste très consensuel et l’invitation au clic n’y change rien. » Wilfrid Estève, co-fondateur d’Hans Lucas, producteur d’œuvres multimédias, le reconnaît : « Tout le monde a vu le webdoc comme une bulle d’oxygène et s’est jeté dessus, sans toujours penser au contenu… Mais c’est un genre en friches, on apprend tous en même temps, et il existe des choses formidables, comme le film canadien Le bruit des mots… »

En France, les oeuvres multimédias en ligne dépassent rarement les 200.000 visiteurs. Et le temps moyen passé à se balader dans l’histoire est de 10-12 minutes. Pour attirer plus d’internautes, les producteurs s’allient avec un maximum de diffuseurs, créent des communautés. Après quelques années de tâtonnement, leur constat est édifiant : les webdocumentaires qui fonctionnent le mieux sont plus linéaires que déconstruits. A quoi ressemble un bon webdoc linéaire ? A un documentaire, finalement.

Léna Mauger



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Commentaires Comments
  • Moi aussi je vous remercie de cet article !
    Enfin quelqu’un qui ose briser les louanges consensuelles.
    Ce n’est pas parce que le webdocumentaire est nouveau est qu’il est bien ! Il y a quelques bonnes choses, c’est vrai, et vous ne dites pas le contraire.
    Personnellement, j’ai l’impression de perdre mon temps avec les webdocs. On ne sait jamais où il faut cliquer, on ne comprend pas l’histoire… Je connais beaucoup d’autres personnes a priori enthousiastes mais qui ne tiennent pas plus de 5 minutes…
    Prison Valley était un pari très intéressant et pourtant j’ai de loin préféré le documentaire, que j’ai regardé en entier, à la version web.
    Tant mieux que de nouvelles formes se créent, la télévision est tellement ennuyeuse.Ce n’est pas une raison pour ne pas exercer son esprit critique !
    Allez chers confrères, encore un effort…

    Lauren B 24 avril 2012 10:09
    Trait de séparation
  • Et bien moi, je vais louer cet article. Évidemment, tu n’as pas pu faire le tour de la question tant ce sujet est vaste, mais tu as le mérite de t’y être attelé et j’ai appris beaucoup de chose... Juste une touche optimiste à la fin aurait tout changé... :)

    mélanie 23 avril 2012 20:04
    Trait de séparation
  • Dommage que la vision proposée dans l’article soit un peu fermée, cherchant plus les défauts que les atouts. Tout nouveau mode de production de récits implique des temps où la production est tout azimuts et sans vrai modèle économique et parfois sans réelle efficacité. On apprend des ratés. Les formes de récits qui sont aujourd’hui les plus répandues (doc / fictions audiovisuelles ou écrits) ont mis des décennies à se construire, voire plus...

    Le webdocumentaire, ou pour être plus juste, les "objets multimédias", sont de nouvelles formes d’écritures qui cherchent à raconter des histoires pour un média dont on maîtrise à peine les potentialités qui évoluent en permanence : le web. Même si toutes les productions ne cherchent pas à faire "autrement" pour un média qui propose d’autres outils, il n’empêche que ce sont les productions empreintes de ces recherches qui ont lancé la dynamique et continuent de la nourrir.

    Interrogez plutôt ceux qui cherchent, ce qu’ils retirent de leurs échecs/réussites, ceux qui visionnent et qui en tirent un vrai plaisir, #oupas, voyez en quoi ces dispositifs bousculent leur place de spectateurs.
    Questionnez la recherche avec une curiosité sincère plutôt que l’habituel doute empreint de cynisme qui résonne comme un "ça ne marchera jamais".

    Julien

    Julien 23 avril 2012 15:20
    Trait de séparation
  • Il existe un arbre "Pearltrees" qui référence en temps réel le plus grand nombre de Webdocumentaires (français comme étrangers), il en recense a à ce jour environ 400 ! ; c’est ici.

    zulunation 23 avril 2012 14:29
    Trait de séparation
  • Cette vue d’ensemble du petit monde du webdoc français est louable, mais partielle. L’angle de l’article, du titre à la conclusion, vise à priver une nouvelle fois la pratique de ses opportunités en ne lui trouvant qu’une accumulation des difficultés.

    Pour voir le verre à moitié plein, il y aurait beaucoup à dire sur les expérimentations en cours, sur les modalités de représentation et de participation, sur Mission Printemps ou 18 Days in Egypt, sur le formidable travail des canadiens, sur les outils qui permettent de produire à un coût toujours moindre.

    Et si chacun aimerait financer convenablement ses projets, les sources de fonds sont multiples et de nouvelles apparaitront. En outre, mêmes si les membre de la commission font un bon boulot, pour la crédibilité, on ne part pas exactement de zéro sans le CNC, : la nature du projet, le média diffuseur, le talent de l’équipe, de la société de production sont aussi des gages de crédibilité. Pour preuve, de très bons projets existent (Les Communes de Paris, Happy World, Paroles de Conflits), produits sans un euro du centre. A l’inverse, des projets subventionnés laissent objectivement à désirer (Le destin des Halles, Addict).

    Finalement, comme dans la vie, tout n’est pas qu’une histoire de modèle économique.

    Igal Kohen 23 avril 2012 13:31
    Trait de séparation
  • J’avais commencé, très succinctement à évoquer le sujet dans Réponses photo mais là c’est encore mieux dit !
    http://www.weck.info/2012/04/12/web...

    peweck 21 avril 2012 01:29
    Trait de séparation
  • Un peu daté votre article. Et quel dommage de ne pas parler des talents des photographes comme Guillaume Herbaut (La Zone) ou d’oublier de dire que Prison Valley a été récompensé par le tout premier World Press Photo non linear en 2011.

    Mélanger des produits publicitaires avec de veritables œuvres de création, c’est vraiment pas à la hauteur de 6mois.

    Aline Berger 21 avril 2012 00:04
    Trait de séparation
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