13 octobre 2014

Les Syriens dans la nef

A Bayeux, le photographe Laurent Van der Stockt investit la cathédrale



On s’enfonce dans la cathédrale de Bayeux comme dans n’importe quelle belle église, le pas lent et respectueux. Des tâches de lumières bleues, roses, orangées balaient les ogives. Soudain, l’œil tique. Un visage en sang se détache de la voûte. Ce regard de détresse suspendu aux arcades, c’est celui d’un Syrien. Laurent Van der Stockt, l’auteur de la photo, s’est rendu plusieurs fois en Syrie depuis le début de la guerre. Ses images ont été régulièrement publiées dans Le Monde. Au Festival de Bayeux, il choisit de parler des 200 0000 Syriens qui ont succombé sous les coups de l’armée de Bachar el Assad. « Nul part ailleurs on n’a vu ça, un dirigeant qui décime sa propre population », soupire le photographe. Avec cette exposition, il réhumanise une statistique.


Laurent Van der Stockt a suggéré d’exposer dans la cathédrale dans une boutade. On l’a pris au mot. L’évêché a immédiatement accepté. Le père Laurent Berthout, alors prêtre de la paroisse, s’est lui-même rendu plusieurs fois dans le pays, où près de 10 % de la population est chrétienne.


Restait à relever le défi technique : réaliser un accrochage sans clous, sans colle, au sein d’un cadre architectural chargé. Le photographe a choisi d’en tirer partie. Le résultat est surprenant. Collées sur carton puis découpées, les photos se fondent dans les arcatures, se font icones. Les visages des Syriens se juxtaposent à ceux des Saints ou des Martyrs. Le visiteur à l’affût se prend au jeu de piste.


Dans un médaillon derrière le confessionnal, un garçon protège son petit frère. Là, une famille déménage. « Ce sont des scènes de vie quotidienne, je ne montre pas des horreurs. Je voulais que les visiteurs confrontent leur propre vie quotidienne à celle des Syriens. Qu’ils puissent se projeter dans leur intimité, explique le photographe. La violence de mes images est bien en deçà d’un Christ crucifié ou d’une scène de torture. J’ai volontairement sélectionné des photos de fraternité, d’assistance. »


Une fresque montre six hommes repêchant dans les décombres les corps des leurs, blessés dans les bombardements. « Ces types là sont des héros. Les bombes secouent leurs corps, détruisent leurs tympans … Ils savent que les avions seront de retour d’ici quelques minutes. Et pourtant, ils sont sur le terrain, essaient de sauver leurs amis. Placée juste sous les statues des saints et à côté d’une toile du Massacre des innocents, cette image prend une autre dimension… »


Pour le photographe, introduire des images de musulmans dans une église catholique ne peut pas faire de mal : « Les Syriens se sentent complètement abandonnés par l’Occident, et par raccourci l’Occident ce sont les chrétiens. » Il espère que les consciences vont peu à peu s’ébranler en France. « J’ai appris qu’un musulman a demandé à assister à la prière à la cathédrale. C’est pas incroyable, ça ? »


Victoria Scoffier


"200 000 Syriens"
Cathédrale de Bayeux, jusqu’au 2 novembre.
http://www.prixbayeux.org/



Trait de s?paration
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