25 février 2013

« Les cloisons de la photographie tombent »

Pour ses dix ans, la revue Images sort un numéro anniversaire et s’expose à la Maison européenne de la photographie à Paris. Rencontre avec Sophie Bernard, co-fondatrice et rédactrice en chef



6Mois : Comment Images est-elle née ?

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© Marie Abeille

Sophie Bernard : Il y a beaucoup de spontanéité dans la création d’Images. Philippe Heullant, le directeur de la publication, travaillait comme moi à Photographies magazine avant que la revue ne cesse, en 1997. Nous avons fait face à un désert en matière de revues photos. Mis à part quelques titres sur la technique et le matériel, rien ne traitait de la photographie contemporaine dans sa dimension culturelle, alors même que ce médium était en plein boom créatif. Le bimestriel Images est né pour donner une visibilité à ce foisonnement. Nous tirons entre 30 000 et 50 000 exemplaires en fonction des numéros et des périodes de l’année.

Comment choisissez-vous le contenu de la revue ?

Images est conçue en partie comme un journal de la photo. Chaque numéro consacre un nombre important de pages aux événements. J’essaie toujours de dénicher des manifestations moins connues, peu couvertes par la presse généraliste. Pour la partie portfolio de notre revue, nous mettons en valeur la photographie d’auteur sous toutes ses formes. Je reçois beaucoup de photographes, on échange sur leur travail. Les galeries et festivals sont aussi de bonnes interfaces avec la jeune génération, ils nous aident à défricher.

Le photojournalisme n’est pratiquement pas présent dans la revue… C’est un choix ?

Tout à fait. Nous avons pour ligne éditoriale la création et ses évolutions en photographie contemporaine, ce qui exclut le reportage et le news. Mais Images a tout de même consacré un numéro entier au photojournalisme, en mettant en avant des photographes qui ont une démarche d’auteur : Guillaume Herbaut, Stanley Greene…

Dix ans après, avez-vous le sentiment que le contenu d’Images a changé ?

Bien sûr. La revue a tout simplement suivi les évolutions de la photographie contemporaine. Lorsque nous avons créé Images, le numérique était à ses débuts et faisait énormément débat dans le milieu : est-ce que le statut de l’image en était changé ?... On a oublié cette polémique aujourd’hui. Dès les premiers numéros en 2003, nous avons voulu rester curieux et éviter de nous accrocher coûte que coûte à la photo classique. Nous sommes ouverts aux mutations.

En voyant l’exposition à la MEP, on a du mal à synthétiser l’évolution de la photo sur la décennie 2003-2013. Quelle histoire avez-vous souhaité raconter avec cette rétrospective ?

L’exposition a été pensée de manière transversale, thématique, et non chronologique. Pour la simple raison que dresser un bilan sur 10 ans de création photo était trop ardu. C’est un parcours assez subjectif, par petites touches impressionnistes : la photo urbaine, la richesse de la photographie chinoise, l’entrecroisement du réel et de la fiction, l’évolution des formes du documentaire…

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Extrait du numéro anniversaire. "Photographie chinoise. Nouveaux mondes"

Votre numéro anniversaire interroge une trentaine de personnalités du monde de la photo sur leur vision de la décennie. Comment avez-vous choisi ces intervenants, tous français ?

J’ai voulu cela très libre. Je souhaitais croiser plusieurs voix. François Saint-Pierre, le directeur du centre d’art et de photographie de Lectoure, raconte comment le numérique a bouleversé le rôle de l’image et l’entremêlement de la fiction avec le réel. L’historien Michel Poivert retrace l’évolution de la place de la photographie dans l’espace culturel. Christian Gattinoni relève un fait qui m’est cher : l’utilisation par des artistes de la photographie anonyme, de famille, une photographie sans autre valeur que l’intime. Les photographes sont volontairement exclus de cette partie, parce que j’ai estimé qu’ici, ce n’était pas forcément à eux d’avoir un regard critique.

La photographie prend une place de plus en plus importante dans le marché de l’art contemporain. Il suffit de regarder le succès de Paris Photo et les prix exorbitants de certains tirages de galeries…

Oui, c’est un phénomène totalement nouveau. Dans les années 1980, il n’y avait pas de vente aux enchères consacrée à la photographie. Aujourd’hui certaines ventes sont dédiées uniquement à l’œuvre d’un photographe. Je pense notamment à la vente consacrée à Henri Cartier Bresson dont les bénéfices doivent permettre à la fondation de déménager dans le Marais. Il y a aussi eu la première vente de 65 tirages de l’Américain Richard Avedon, en 2010, et qui a atteint les 5,4 millions d’euros !

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Extrait du numéro anniversaire : "À l’épreuve de la fiction. Transformer le réel"

L’autre tendance concerne l’entremêlement des genres. La frontière entre la photo documentaire et la photo artistique, par exemple, est de plus en plus poreuse…qu’en pensez-vous ?

Oui, je crois profondément que la photographie se détache de ses catégories. Les cloisons tombent. La mise en scène, la retouche, sont apparues dans la photo de mode et concernent aujourd’hui des pans entiers de la photographie artistique et documentaire. La fiction −autrefois on disait la « subjectivité » du photographe− s’immisce dans l’image. Les barrières entre la mode, le photojournalisme, le documentaire, l’art… sont en train de s’estomper. Les photos prennent plus de distance avec le réel. Elles véhiculent un ressenti. Dans L’écriture ou la vie, George Semprun a dit : « Le réel a souvent besoin de fiction pour devenir vrai ». Cette phrase est très juste. Lui parlait de la littérature, mais je crois qu’elle décrit bien les tendances nouvelles de la photographie.

Propos recueillis par Victoria Scoffier

Numéro 56. Décembre 2012-Janvier 2013
"Dix ans d’Images !"
Rétrospective à la Maison européenne de la photographie, jusqu’au 7 avril 2013.



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