13 juin 2013

Les dessous de l’image

« Je n’ai pas fait cette photo, elle l’a faite »

Anastasia Taylor-Lind

Chaque semaine, un photographe décrypte l’une de ses images qui l’a marqué



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©Anastasia Taylor-Lind / VII


« Je ne connais même pas son nom. Nous sommes en octobre 2003, dans le Kurdistan irakien, avec les combattantes peshmerga, membres de la rébellion kurde. C’est mon premier projet à l’étranger, je suis encore à la fac et je ne suis ni très bonne journaliste, ni très bonne photographe.

Quand les Américains sont entrés en Irak huit mois plus tôt, j’ai immédiatement voulu y aller, mais j’ai 22 ans, pas un sou et aucune idée de la manière de m’y rendre. Quelques mois plus tard, je contacte le PUK, l’organe politique des Kurdes en Irak : un de leurs représentants au Canada m’annonce qu’il rentre justement au Kurdistan à la faveur de la chute de Saddam Hussein et que je suis la bienvenue. Il promet de m’aider. Je traverse la frontière turque, il tient sa promesse et m’emmène à la rencontre des femmes peshmerga.

Je suis restée trois semaines avec un groupe qui tenait un check-point. Il ne se passait rien. Si j’y retournais aujourd’hui, je resterais probablement trois jours. Les femmes passaient leurs journées à boire du thé en attendant les voitures. Le projet est devenu une série de portraits, qui n’a rien d’extraordinaire, à l’exception de cet unique cliché. Quand je l’ai vu sur la planche contact, c’était une évidence. Tout est absolument parfait : le vent dans ses cheveux, elle sent qu’elle est photographiée, elle se redresse et lève la tête, j’ai bougé juste assez pour avoir ce petit nuage au-dessus de son visage... Tout ça au même instant.



Pour la première fois, j’étais fière de l’une de mes photos. J’attendais ce moment depuis six ans, depuis le jour où, adolescente, j’avais décidé de devenir photojournaliste. Deux ans plus tard, The Guardian organisait un concours : j’ai gagné 8000 euros grâce à cette image et certaines personnes ont commencé à s’intéresser mon travail. Cerise sur le gâteau, le journal m’a renvoyée là-bas. J’étais complètement fauchée à l’époque, j’essayais d’être freelance mais je n’avais jamais eu de commande. Cette photo a changé ma vie. Encore maintenant, quand je la regarde… J’ai peut-être pris trois ou quatre « bonnes » photos en dix ans, mais aucune aussi bien.

Ce qui fait l’image, c’est sa réaction à ma présence. Elle ne me regarde pas, elle ne sourit pas, mais on peut voir sur la planche que son comportement change parce que je lui tourne autour. Dans le photojournalisme, on a coutume de dire que c’est une mauvaise chose. Pas pour moi, et surtout pas avec les portraits. C’est ce que j’aime ici : il n’est pas seulement question de mon regard mais aussi du sien, de la façon dont elle veut être perçue. Les meilleures photos sont parfois des collaborations. A l’époque, ça s’est fait inconsciemment. C’est aujourd’hui quelque chose que j’essaye d’atteindre dans chacun de mes projets. Je n’ai pas fait cette photo, c’est elle qui l’a faite. »

Propos recueillis par Mathilde Boussion



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