11 octobre 2012

Les douze visages de Brockton

En exposant sur les murs de Brockton les portraits de ses habitants, la photographe Mary Beth Meehan espérait réconcilier l’ancienne cité industrielle avec elle-même. L’initiative lui vaut quelques inimitiés



Regard bleu, chapeau noir, grandes boucles d’oreilles créoles et galons aux épaules. Américaine d’origine portoricaine, Mélissa porte l’uniforme rouge quand elle joue de la clarinette dans la fanfare du lycée. Son sourire radieux, en couverture du dernier 6Mois (n°4), s’affiche aussi en cinq mètres sur cinq face à l’hôtel de ville de Brockton, dans le Massachusetts. Il est l’un des douze portraits exposés depuis septembre 2011 par Mary Beth Meehan sur les murs de sa ville natale.

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©Mary Beth Meehan


Au lycée, Mary Beth avait hérité d’un instrument moins heureux que Mélissa : le xylophone. Fille d’un pompier d’origine irlandaise, la photographe grandit dans une ville sereine qu’on appelle encore « la Ville des Champions », avant de s’éloigner pour apprendre la photo.

Quand elle revient à Brockton, la gloire est passée, le chômage crève le plafond, la délinquance explose. Une partie de la population d’origine irlandaise, italienne, française reproche aux derniers arrivés en provenance des Caraïbes, d’Afrique et d’Asie d’avoir « ruiné la ville ». L’immigration est un sujet sensible à Brockton, où la population blanche ne représente plus que 46% des habitants contre 80% en 1990. L’ancienne cité industrielle est surnommée « Broke-town », la ville cassée, depuis que les usines ont déserté.

« Redonner un visage »

Pendant cinq ans Mary Beth part à la rencontre des habitants pour « comprendre ce qui s’est passé ». A deux pas du centre-ville, un grand parking désert entoure un centre commercial à l’abandon depuis vingt ans. La photographe tombe en arrêt devant les stores baissés : « Je me suis dit qu’ils feraient des cadres parfaits. » Elle veut afficher ses clichés sur les murs, « en grand, pour amener les gens dans les rues et redonner un visage à la ville. »

Mary Beth est emballée, mais se sent très seule. Le propriétaire du centre commercial - et de son parking - prétexte un « manque de place » pour accueillir les voitures : il décline. Comme lui, plusieurs bailleurs ont tendance à regarder leurs chaussures en entendant la photographe présenter son projet. Pourtant, certains des immeubles qu’elle vise sont vides. « Les seuls à avoir accepté sont des gens du coin qui me connaissent et se sentent directement concernés. » Ils sont sept.

La mairie donne son feu vert, son enthousiasme a des limites : « Ils étaient d’accord pour raconter l’histoire, du moment qu’il leur revenait d’écrire le scénario. Je sentais tout le monde un peu inquiet. » Une question revient en boucle : « Qui va choisir les photos ? » La municipalité ne souhaite pas afficher le cliché de l’enterrement du jeune Olivier, 15 ans, d’origine haïtienne, tué par un camarade pour un jeu vidéo. Elle n’est pas favorable non plus à l’idée mettre sous le feu des projecteurs la photo du camp de sdf établi en bordure de la voie ferrée, à l’abri des regards.

Sur les murs de l’église baptiste de Legion Parkway, Mary Beth réussit à placer deux portraits qui disent tout des antagonismes avec lesquels la ville se débat. Le premier est celui d’une ado afro-américaine, bandana sur la tête, ventre aux quatre vents, cigares à la taille, piercing au nombril.

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©Mary Beth Meehan


La photo provoque un schisme. Une partie des paroissiens crie à la provocation : « Cette fille n’a rien à faire sur les murs d’une église. » Certains la soupçonnent d’appartenir à un gang. « Ils m’ont reproché de faire l’apologie de la drogue », dit Mary Beth. L’autre moitié des fidèles préfère se rappeler que Dieu accueille toutes les âmes. L’église va jusqu’à organiser un forum pour débattre de la question. « Je leur ai dit que je pourrais tout aussi bien décrocher le poster et le mettre dans mon coffre, ça ne changerait rien à la réalité. Le fait est qu’on ne peut pas rouler plus de cinq minutes dans Brockton sans croiser une fille qui lui ressemble. »

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©Mary Beth Meehan


Le pasteur, un afro-américain « progressiste » explique Mary Beth, n’a rien contre le portrait de Nancy, la fille au bandana. Il s’énerve en revanche à propos du second cliché, qui montre un vieil homme aux cheveux blancs près de sa piscine au milieu d’un jardin tapissé de drapeaux américains. Monsieur Martel habitait la maison voisine des parents de Mary Beth. Il était ouvrier du temps où les cols bleus de Brockton touchaient du doigt le rêve américain. « Cette photo est un leurre, elle donne de faux espoirs, trépigne le pasteur. Ce n’est pas en regardant le passé qu’on parviendra à construire un futur. »

Gotham City et les vrais gens

Malgré la méfiance des services municipaux, Mary Beth Meehan a obtenu l’autorisation d’accrocher la photo d’un immigré clandestin noir, le visage dissimulé sous une couverture aux couleurs du drapeau américain. « Le même jour, un jeune artiste blanc m’a reproché de “remuer le couteau dans la plaie” et un businessman afro-américain m’a remercié pour le “symbole d’espoir” ».

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©Mary Beth Meehan


Les réactions sont souvent épidermiques : « Certaines personnes qui n’appréciaient pas la réalité que je montrais m’en ont voulu personnellement. Dans la ville aujourd’hui, je dirais que je suis appréciée… à des degrés divers. »

L’exposition et les visites guidées organisées par la photographe (en partenariat avec Willie Wilson, professeur d’histoire au lycée pendant trente-cinq ans, aujourd’hui conservateur de la société historique de la ville), attirent du monde. Les portraits ont même servi de support à un professeur de sociologie de l’université voisine.

Dans son devoir, une étudiante écrit : « De ce qu’on m’en avait dit, j’imaginais Brockton comme une ville assez semblable au Gotham City de Batman : sombre, dangereuse, sale et pleine de rues désertes à vous glacer le sang. J’ai le sentiment de découvrir son vrai visage. Il est vrai que Brockton se débat avec les problèmes, mais il faut aller au-delà des statistiques. Cette ville est un endroit réel, avec de vrais gens qui vivent à l’intérieur, et des enfants brillants qui auraient tant à gagner d’avoir une école avec plus de moyens. »

Fin octobre, les portraits de Mary Beth seront décrochés, des clichés réalisés par des jeunes de Brockton leur succèderont. Une idée de la photographe : « Je voulais qu’ils participent à écrire l’histoire de la ville, et qu’ils arrêtent de se vivre comme un problème. »

Mathilde Boussion

Pour en savoir plus sur le projet : www.cityofchampionsproject.com

Le travail de Mary Beth Meehan, "La Ville des Champions", est l’un des trois portfolios du dossier "USA, nouvelle saison" dans le dernier numéro de 6Mois (N°4) :


"Brockton a longtemps été à l’avant garde. Ancienne capitale mondiale de la chaussure, elle a donné deux champions de boxe aux Etats Unis. La gloire est passée, la ville de la cote Est a périclité, la population a changé. Une enfant du pays raconte cette métamorphose."



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Commentaires Comments
  • Quelle belle idée, d’ ouvrir les yeux des habitants d’une ville en installant des miroirs sur leurs propres murs... quelle idée courageuse aussi, de toucher là où cela fait mal.

    Une démarche à décliner dans d’autres villes, autres pays, avec d’autres regards.

    Claude Gouron 19 novembre 2012 09:17
    Trait de séparation
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