25 août 2011

Les exclues sont ses héroïnes

Ses photographies sont troublantes. Avec douceur et empathie, elles témoignent de ceux que l’on ne voit pas ou que l’on évite. Les marges de la société ne lui font pas peur, au contraire elle les recherche. Photographe américaine tombée amoureuse de Paris dans les années 1970, Jane Evelyn Atwood ne l’a pas quitté depuis. La Maison Européenne de la Photographie retrace son parcours.



L’aventure photographique commence lorsqu’elle rencontre Blondine, une prostituée indépendante qui l’introduit dans son monde, au 19 rue des Lombards à Paris. Jane Evelyn Atwood y passe un peu plus d’un an, photographiant les prostituées et leurs clients, restituant les ambiances de l’immeuble, de la rue, les lumières de la nuit et les regards intenses. La tâche est loin d’être aisée pour une jeune femme en 1975. Son travail est une réussite. Elle reçoit la première bourse de la fondation William Eugene Smith, en 1980.

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Blondine devant la porte, Rue des Lombards, Paris, 1976-1977.


La photographe poursuit sur sa lancée, se passionnant pour le monde de l’exclusion. Sans dénonciation ni militantisme, Jane Evelyn Atwood veut témoigner. Sa curiosité l’amène chez les aveugles, auprès des victimes des mines antipersonnel, à Haïti ou encore au cœur des prisons pour femmes. Là, elle découvre les conditions miséreuses dans lesquelles ces femmes sont détenues. Pendant plus de 10 ans, elle pénètre dans les pires centres pénitenciers de neuf pays d’Europe, d’Europe de l’Est et des Etats unis. Elle en tire un reportage photographique saisissant.

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Parloir intérieur (pour couples incarcérés), maison d’arrêt de femmes de Dijon, France,1991.


Par un couloir étroit, nous entrons dans une salle confinée empreinte de l’univers de la photographe. On y découvre, au détour d’une ombre sur un visage ou d’une main tendant un gobelet en fer blanc, la détresse des femmes emprisonnées, leur solitude. Jane Evelyn Atwood accompagne ces femmes dans leur quotidien : du réfectoire à la salle d’accouchement en passant par la salle de bain, on les frôle. Jusqu’à oublier, parfois, qu’il s’agit de détenues. Comme la photographie de cette femme prenant un bain de soleil dans la cour, sous le ciel grillagé du centre, ou celle de ce couple enlacé dans le parloir.


Dans la salle, des vitrines prolongent les images en montrant au visiteur des lettres de condamnées, des dessins d’enfants, ou encore l’histoire touchante de Gaile Owens. Cette condamnée à mort, devenue proche de Jane Evelyn Atwood, a finalement échappé à l’exécution finale grâce à la mobilisation de la photographe et de la presse.


Victoria Scoffier


Jane Evelyn Atwood, Photographies 1976-2010
A la Maison Européenne de la Photographie, jusqu’au 25 septembre.
5/7 Rue de Fourcy 75004 Paris


A voir également : Jane Evelyn Atwood, Rue des Lombards
A la Galerie In Camera, jusqu’au 24 septembre.
21 rue Las Cases, 75007 Paris

Entretien avec Laurie Hurwitz, chargée de l’exposition

Pourquoi avez-vous organisé cette rétrospective sur Jane Evelyn Atwood ?


Le travail de Jane Evelyn Atwood a été exposé quelques fois à Paris, mais aucune grande rétrospective n’avait été organisée jusqu’à ce jour. Le livre Rue des Lombards, qui rassemble les photos de son premier travail photographique sur les prostituées, est sorti en juin dernier aux Editions Xavier Barral. C’était l’occasion de présenter son œuvre au grand public.


Jane Evelyn Atwood choisit des sujets difficiles, puisqu’elle traite de personnes en marge de la société…et pourtant on sent dans ses photos une proximité et une empathie. Comment est-elle parvenue à s’intégrer dans de tels milieux ?


Jane Evelyn Atwood est une photographe curieuse, étonnante. Elle communique énormément avec les gens. Elle est dans un rapport de compassion et d’écoute. Les gens sentent qu’elle est concernée par leur histoire et ils la laissent entrer dans leur monde.


Chacun de ses projets commence par une curiosité. Elle a photographié les prostituées car elle se sentait fascinée par ces femmes. Comment font-elles pour faire ce métier, qui sont-elles ? Son œuvre a été reconnue par des grands photographes, notamment par Marc Riboud, et elle a été récompensée par plusieurs prix.


Son travail sur les prisons est tout à fait étonnant…


Je pense que c’est parce qu’elle a un regard de femme. Il y beaucoup de douceur dans ses photos, il ne s’agit pas d’un reportage froid et détaché sur un phénomène social. On sent une vraie sensibilité derrière l’objectif. Elle capte la beauté de la scène et la profonde humanité qui s’en dégagent. J’ai vu beaucoup de visiteurs ressortir bouleversés !


Comment avez-vous travaillé avec la photographe pour organiser et mettre en scène l’exposition ?


Le directeur artistique de l’exposition a laissé carte blanche à la photographe pour le choix des séries, des formats, de la mise en scène. Nous avons traduit dans la scénographie ses idées sur le rythme et l’atmosphère de l’exposition. La salle consacrée aux femmes incarcérées a une certaine élégance. On entre dans l’univers de Jane Evelyn Atwood par un petit couloir, qu’elle aime intituler « divers » : des photos éparses, sans thème unitaire. La salle est ensuite assez fermée, ce qui donne une impression de confinement qui convient au thème de la série.


Propos recueillis par V.S.



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