1er mars 2012

"Les photojournalistes au service de la décoration !"

C’est ce que proclame le site Internet de la galerie PhotoArtSize. Retour sur une évolution récente : l’entrée en galerie du photojournalisme, pour le meilleur et pour le pire.



« Je ne suis plus un photojournaliste. Je suis un artiste ». Cette déclaration bruyante de Luc Delahaye en 2004 est symptomatique d’un nouveau phénomène : l’entrée du photojournalisme dans le monde de l’art. Luc Delahaye a été reporter pendant 20 ans. Du Rwanda à la Tchétchénie, il arpente les guerres pour informer entre autres les lecteurs de Newsweek. Aujourd’hui, ses anciens confrères le croisent toujours sur les fronts mais il ne produit plus des « photographies de presse ». Il expose en galerie des « tableaux d’actualité ».


L’alternative est rentable. La presse produit de moins en moins de reportages alors que la vente de tirages de photojournalisme enregistrait en 2007 une progression de 250% sur 10 ans, d’après le site Artprice. Les galeries de photojournalisme se multiplient à Paris. L’agence Vu a créé la sienne en 1998, Magnum neuf ans plus tard. Certaines, comme La Petite Poule Noire et la galerie de l’Instant, à Paris, mélangent photographie artistique et photojournalisme. D’autres se spécialisent dans cette discipline, comme Polka, ou encore la dernière née, PhotoArtsize qui vend des tirages en ligne.


Même les plus réfractaires à cette pratique semblent s’y résoudre. Laurent Van der Stockt pose dès 1996 la question de l’éthique : « Attention à ne pas se retrouver dans un vernissage au champagne avec du sang sur les murs ». Pourtant, en 2010, il expose une série intitulée « In Iraq » à la galerie d’art parisienne Le Petit Endroit. Même évolution pour Jean-François Leroy. En 2005, le directeur du festival Visa pour l’Image estime qu’ « un bon photojournaliste place ses photos dans un magazine et non pas dans une galerie ». Il modère aujourd’hui ses propos : « Les temps ont changé. Un photographe comme Guillaume Herbaut tirait autrefois 80% de ses revenus de la presse, aujourd’hui 5%. Il faut savoir définir ce qui est montrable sur les murs de ce qui ne l’est pas ».


La galerie n’est pas seulement un choix alimentaire. « C’est une manière de continuer à témoigner, assure Camille Pillias, une des fondatrices de La Petite Poule Noire. On peut restituer sur les murs d’une galerie un travail de reportage sans le dénaturer. Cela permet aussi de donner aux photographies une seconde vie, chez les collectionneurs qui les ont achetés ». Et c’est une nouvelle liberté pour les photoreporters. Deux photos de Lionel Charrier illustraient un article de Libération sur la révolte égyptienne. Grâce à l’exposition « Révolutions » à La Petite Poule Noire, le photojournaliste a pu présenter sa série dans sa totalité et rendre au reportage sa valeur narrative.

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Une photographie publiée dans Libération et présentée lors de l’exposition Révolutions © Lionel Charrier - MYOP/ Courtesy Galerie La Petite Poule Noire.

Le but de la galerie est malgré tout de vendre, ce qui oblige les reporters à se soumettre aux règles du marché de l’art, avec le risque de la spéculation. Une « œuvre d’art », pour le fisc, est tirée à 30 exemplaires maximum. Là, certains tiquent devant une contradiction : comment témoigner auprès du plus grand nombre, tout en créant la rareté pour faire augmenter les prix ? Chacun y va à sa manière. Alain Keler choisit de ne pas numéroter ses photographies, et donc de les vendre moins chères. Stanley Greene n’a pas numéroté deux des séries qu’il a exposées à La Petite Poule Noire, Katrina et la Tchétchénie, qui avaient eu peu d’échos dans la presse, afin qu’elles puissent être visibles chez un maximum de personnes. Luc Delahaye produit de très grands formats à 5 exemplaires, qui se vendent entre 30 000 et 40 000 euros. Et il y a les autres, qui ne savent pas très bien comment se positionner, qui bricolent en tirant une première série limitée, puis en ouvrent une nouvelle à un format différent.

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Une des photographies non numérotées par Stanley Greene © Stanley Greene - NOOR / Courtesy Galerie La Petite Poule Noire.

La dérive d’« une photographie sortie de son contexte et achetée pour de mauvaises raisons » est un vrai risque pour Lionel Charrier. Tirages grand format d’enfants soldats en Afrique, de combattants sri lankais, présentés sans légendes et isolés d’une série : vous êtes chez PhotoArtSize, la galerie du « décojournalisme », qui n’a pas voulu répondre à nos questions. « Du beau, de l’émotion et du rare », d’après le site Internet. Du photojournalisme Ikea, voué à s’accorder à la couleur d’un canapé.


Tess Raimbeau


www.photo-artsize.fr



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