7 mai 2013

Les risques du métier

Le Sunday Times ne publie plus les images de photographes indépendants de retour de Syrie, pour ne pas les encourager à prendre « des risques exceptionnels ». Chez les photojournalistes, la décision fait débat



JPEG - 102 ko
© Rick Findler
Alep, Syrie, janvier 2013
Cette photo fait partie de la série refusée par le Sunday Times. Elle n’a jamais été publiée dans un journal papier.

En janvier dernier, Rick Findler, photographe indépendant de 29 ans, part pour la troisième fois en Syrie avec un collègue journaliste. Il prévient le Sunday Times, qui a déjà publié ses photos du conflit : « Comme d’habitude, ils ont répondu qu’ils regarderaient notre travail à notre retour mais qu’ils ne promettaient rien. » A son retour d’Alep, le Britannique envoie ses images et reçoit la réponse suivante du chef du service international, Graham Paterson :

« Il semble que vous ayez réalisé un travail exceptionnel. Mais, comme vous le savez, notre politique est de ne plus prendre de photos de Syrie car nous considérons que les dangers sur place sont trop importants et nous ne voulons pas encourager les freelances à prendre des risques exceptionnels. Je dois donc décliner votre proposition. J’espère que vous êtes rentrés sains et saufs. Bien cordialement, Graham. »


Dans un article du magazine professionnel PressGazette, publié le 5 février, Graham Paterson justifie la décision de son équipe par la mort de Marie Colvin, correspondante du Sunday Times, tuée à Homs en février 2012 : « La situation sur place est incroyablement risquée, et nous ne voulons plus d’effusion de sang. Il y en a déjà eu beaucoup trop. »

Depuis, les équipes du journal britannique se refusent à tout commentaire. Mais sur des blogs, sur Facebook, les photographes se sont emparés du débat. Beaucoup jugent leur politique « cohérente » : « D’autres se seraient contentés de récupérer les images de petits freelances payés au lance-pierre. », résume Bruno Stevens, photographe belge de 54 ans. Pour eux, la décision du Sunday Times pose une question urgente : qui prend le risque, le journal ou le journaliste ? Et qui est responsable en cas de problème ?

La Syrie cristallise ces interrogations car les victimes sont nombreuses : vingt-huit journalistes y ont été tués en 2012, plaçant ce pays en tête des plus dangereux au monde pour les reporters. Vingt-et-un autres ont été enlevés. Le conflit devient chaque jour de plus en plus chaotique, la menace provenant à la fois des partisans du régime et des groupes armés de l’opposition. « Je comprends que les médias aient peur d’envoyer quelqu’un en Syrie aujourd’hui. Derrière un titre, il y a des hommes et des femmes qui prennent des décisions et franchement, quand vous perdez un journaliste, c’est dur de reprendre pied. », explique Aidan Sullivan, directeur photo du Sunday Times jusqu’en 2005, puis fondateur de l’agence Reportage by Getty Images.

« Marie Colvin se retournerait dans sa tombe »


À 56 ans, sa carrière est émaillée de morts dont il se sent encore responsable. En 1989, alors qu’il vient d’être embauché au Sunday Times, il apprend la mort de Ian Parry, un photographe de 24 ans qu’il venait d’envoyer couvrir la chute de Ceausescu en Roumanie. « Je me revois encore partir pour Bucarest dans un petit jet pour chercher le corps de Ian. Mon ami Tom Stoddart m’attendait à l’aéroport et nous sommes rentrés tous les trois. C’est un souvenir irréel et j’espère n’avoir jamais, jamais, à revivre une chose pareille. »

Trois ans plus tard, Tom Stoddart lui-même est grièvement blessé à Sarajevo. « On l’a fait sortir de justesse avec l’assurance du Sunday Times  ; sans ça, il aurait passé des jours à agoniser. » Des années plus tard, Aidan Sullivan perd Chris Hondros et Tim Hetherington, deux amis proches tués en Libye, en 2011, puis Rémi Ochlik et « la légendaire » correspondante du Sunday Times Marie Colvin, tués en Syrie en 2012. Pour lui, c’en est trop : avec des amis photographes, il crée « A day without news » (« un jour sans information »), une campagne de sensibilisation qui alerte sur les risques pris par les reporters. « Et si je travaillais encore au Sunday Times, j’aurais pris la même décision », affirme-t-il.

JPEG - 68.8 ko
© Ron Haviv
Place Tahrir, Le Caire, Égypte, 2011

Pourtant, aucun autre média n’a annoncé officiellement avoir arrêté, au moins provisoirement, d’acheter des images des photojournalistes partis en Syrie. Paris Match n’a pas souhaité répondre à nos questions. Le New York Times a sobrement répondu que la rédaction ne communiquait pas sur « le travail effectué en zone dangereuse ». Tony Burman, ancien directeur d’Al-Jazeera en anglais et de CBC News, aujourd’hui professeur à l’école de journalisme de l’université Ryerson de Toronto, au Canada, parle lui d’une décision « regrettable, paternaliste, et hypocrite ».

« Je ne questionne pas leurs motivations, je pense qu’ils ont fait le mieux pour leur équipe, précise-t-il. Mais notre mission, c’est d’informer. Si la décision du Sunday Times devait avoir un effet sur les autres médias, ce serait très grave. Nous serions complices d’un régime syrien qui veut faire sortir tous les témoins du pays pour commettre impunément ses crimes de guerre. Si elle savait ça, Marie Colvin se retournerait dans sa tombe. »

La guerre, la bonne excuse


Depuis trente ans, les titres se sont concentrés en grands groupes qui ne sont plus dirigés par des journalistes mais par des actionnaires moins rompus aux risques du métier – le Sunday Times, par exemple, appartient au groupe Murdoch. Ces « cols blancs » freinent pour que leur « marque » ne soit pas associée au nom d’un mort, d’un blessé ou d’un kidnappé. « Petit à petit, ils veulent éliminer tout ce qui pourrait leur apporter des problèmes juridiques ou financiers », explique Tony Burman.

Les histoires sont nombreuses de rédactions qui se défaussent face à la guerre et ses dangers. Un photojournaliste raconte qu’un journal lui a fait signer une commande « pour des portraits pépères » alors qu’il partait pour Tripoli. Pour la Libye aussi, un camarade a signé une décharge dégageant de toute responsabilité le titre qui l’envoyait.

Les journaux auraient-ils plus peur de la guerre aujourd’hui qu’hier ? Tony Burman refuse d’y croire : « Ce qui est pratique avec la guerre, c’est qu’on a une bonne excuse pour ne plus envoyer les journalistes en reportage : on peut leur dire “C’est pour votre sécurité !” alors qu’en fait, leur travail coûte trop cher à l’entreprise. »

Il ajoute : « D’ailleurs, pourquoi tout le monde récupère gratuitement des photos de “journalistes citoyens” qui ont sorti leur petite caméra en pleine manif’ et pour qui le risque est immense ? » Un constat partagé par Patrick Baz, directeur photo de l’Agence France Presse (AFP) pour le Moyen-Orient : « Le photographe syrien à Damas, est-ce que quelqu’un lui demande s’il prend des risques ? Il n’y a pas que Pierre, Paul et Jacques pour couvrir la guerre ! »

Les médias occidentaux traversent une grave crise économique et, cause ou conséquence, ne produisent plus que très peu de contenu. Jusque dans les années 1980, ils envoyaient des photographes en commande et finançaient leurs reportages avec des billets d’avion, des hôtels, des traducteurs, des chauffeurs, des assurances… Aujourd’hui, les rédactions ont fondu ; la production de l’information est externalisée, confiée à des « pigistes », des journalistes payés au texte ou à la photo, partis à leurs frais : « Avant, avec Paris Match, The Times ou Stern, je n’étais pas encore à l’aéroport que je gagnais déjà de l’argent, se souvient Eric Bouvet, photojournaliste français de 52 ans. Aujourd’hui, on ne nous paie même plus le billet d’avion. Je produis 90 % de mes sujets à l’étranger et les 10 % restants, ce sont des commandes pour faire des portraits à Paris. »

JPEG - 57.6 ko
© Eric Bouvet
Tripoli, Libye, 2011


La profession s’est appauvrie et la couverture des guerres agit comme un miroir grossissant sur cette nouvelle précarité : « Ce qui “protège”, ce n’est ni le téléphone satellitaire ni l’assurance, qui ne sert que quand la tragédie a déjà eu lieu : c’est l’argent qu’on injecte, ou pas, pour qu’ils puissent travailler dans de bonnes conditions », explique Nicolas Jimenez, directeur photo du Monde, l’un des seuls quotidiens à avoir pu envoyer successivement trois photographes, Mani, Laurent Van der Stockt et Jérôme Sessini, en Syrie.

« Olivier Voisin avait le choix, pas nous. »


Lâchés, les photographes portent seuls la responsabilité de leurs prises de risque. Les plus jeunes assument, à l’instar de Rick Findler, le freelance débouté par le Sunday Times : « Je suis le seul responsable. C’est moi qui ai acheté mes billets, moi qui suis monté dans l’avion, moi qui ai traversé la frontière. Si j’avais pris une balle, j’en aurais voulu au sniper, pas au bout de papier censé montrer mes photos ! »

Mais dans une profession appauvrie, précarisée, incapable de couvrir une guerre dans des conditions décentes, les journalistes s’arrogent le droit, en cas de problème, de se retourner contre les médias qui les ont « abandonnés ». La mort d’Olivier Voisin, le 24 février dernier, suite à ses blessures en Syrie, a provoqué une vive polémique, certains journalistes accusant l’AFP d’être en partie responsable de son décès. En France, le Syndicat national des journalistes (SNJ) a publié un communiqué indiquant que « pour s’assurer que les « clients » prendront les photos, le journaliste (…) ne va pas seulement là où sa conscience professionnelle lui dicte d’aller pour traquer l’information : il franchit fréquemment les limites. La dernière lettre électronique d’Olivier Voisin à une amie italienne est, à cet égard, terriblement accusatrice », puis reprenant les mots du photographe : «  Le problème, c’est ce que demande l’AFP ».

Patrick Baz, l’interlocuteur du photographe à l’AFP, se défend : « Qu’une chose soit claire : Olivier connaissait nos conditions et a décidé seul de partir en Syrie. C’était son choix, son choix de professionnel. Nous, la différence, c’est que nous n’avons pas de choix : mon métier, depuis dix-sept ans à la tête de la région Moyen-Orient, c’est de publier ce qu’on m’envoie, d’informer. Point. »

« Plus il y a de monde sur le terrain, plus il y a de risques qu’il y en ait un qui finisse sur le tapis. »


Olivier Voisin a probablement fait le choix de témoigner, malgré tout, par vocation. Mais la Syrie, comme la Libye en son temps, est aussi un moyen de griller les étapes de la notoriété, de se faire un nom. Stephen Dock, 25 ans, assure qu’il n’aurait pas intégré l’agence Vu s’il n’était pas allé trois fois en Syrie.

JPEG - 122 ko
© Stephen Dock
Alep, Syrie, août 2012


Dans un milieu ultra-concurrentiel, il faut jouer du coude. « Dans les années 1980, on était une dizaine à se partager tout ce qui se passait sur la planète, explique Eric Bouvet. Avec la chute du Mur de Berlin, en 1989, les journalistes occidentaux ont perdu leur monopole. » Les pays de l’Est, puis le monde entier, donnent naissance à une nouvelle génération de photographes. Internet et le numérique accentuent cette tendance : le nombre de personnes capables de s’essayer à la photo, puis de se professionnaliser, explose. Les printemps arabes leur offrent une occasion, un terrain, pour des billets d’avion pas trop chers.

Mais le danger augmente avec le nombre. Eric Bouvet résume : « C’est statistique. Plus il y a de monde sur le terrain, plus il y a de risques qu’il y en ait un qui finisse sur le tapis. »

Le « vétéran » raconte que sa boîte mail Facebook est pleine de jeunes qui écrivent : « Bonjour, je pars un mois en Syrie, puis un mois en Irak, pouvez-vous me donner des contacts intéressants ? » Il hésite entre en rire et en pleurer. Patrick Baz vit la même chose : « Avant, les photographes qui nous proposaient des images amenaient leurs bobines, on se rencontrait, je savais à qui j’avais affaire. Aujourd’hui, ils me contactent sur Facebook, je ne sais pas qui ils sont ! »

JPEG - 73.1 ko
© Eric Bouvet
Commandos russes en Tchétchénie, mai 1995


Puisque les journaux ne forment plus cette armada de jeunes journalistes indépendants, des associations prennent le relais, au niveau international. Le Rory Peck Trust, créé en 1995 suite au décès de Rory Peck, un cameraman indépendant tué à Moscou, soutient les pigistes et leur famille avec des bourses, des programmes d’assistance et, depuis 2010, des formations.

Un autre programme, intitulé RISC, propose une formation gratuite aux soins de première urgence. Il a été créé par Sebastian Junger, journaliste indépendant américain et ami de Tim Hetherington, le photographe tué en Libye en 2011. Tous les photographes saluent ces initiatives. Tous, aussi, regrettent que ces outils ne soient pas pris en charge par les rédactions mais soient délégués à des associations.

« On est tous, collectivement, plus procéduriers »


En France, l’association Reporters sans frontières (RSF) est prise d’assaut depuis les printemps arabes par une armada de freelances en mal de conseils. Lucie Morillon, responsable des plaidoyers, raconte qu’elle et son équipe doivent les « briefer de A à Z », leur indiquer les points de passages de la frontière, les mettre en contact avec des reporters plus expérimentés pour constituer des binômes, les sermonner parfois.

Au cours des années 2000, RSF a petit à petit orienté une partie de son activité vers la protection des reporters indépendants. Elle distribue un « Guide pratique du journaliste », qui fait le point sur les règles à suivre sur un terrain de guerre, les premiers soins à apporter à un blessé, les protections dont bénéficie un journaliste dans un conflit armé...

Depuis quelques années, l’association prête aussi gracieusement des casques et des gilets pare-balles. Elle a négocié avec April International, une société canadienne, des assurances à bas prix : un freelance qui partait dix-sept jours au Mali en février 2013, pendant la guerre, pouvait s’assurer pour 100 euros. S’il voulait partir demain en Syrie, l’assurance lui coûterait 213 euros pour un forfait « assistance + santé », auquel s’ajouteraient 72 euros pour assurer, en cas de décès, un capital de 75 300 euros. Comment expliquer qu’à ce prix, des journalistes partent encore sans assurances ? Sont-ils fauchés à ce point ? Mal-informés ? Se sentent-ils « au-dessus de ça » ?

JPEG - 87.7 ko
© Ron Haviv
Tripoli, Libye, 2011


Ron Haviv, photographe américain de 48 ans, co-fondateur de l’agence VII, rappelle que jusqu’aux années 1990, personne ne s’inquiétait de savoir si le journaliste avait une voiture blindée ou un gilet pare-balle. Il a vu les formations « aux environnements hostiles » se populariser, le syndrome de stress post-traumatique des journalistes être reconnu. « Et aujourd’hui, on arrive à un point où, parfois, vous rencontrez sur le terrain des équipes qui voyagent avec des “spécialistes de la sécurité”, et ce sont eux qui décident si l’histoire peut être racontée ou non. Le critère, ce n’est plus l’intérêt intrinsèque de l’information, c’est la sécurité de l’équipe qui la ramène. »

Patrick Baz complète : « Les assurances, c’est quelque chose de nouveau, ma génération n’y est pas habituée. Mais le monde a changé : on est tous, collectivement, plus procéduriers. Avant, les hôpitaux soignaient sans assurance, aujourd’hui ils ne le font plus. Il faut encourager les jeunes à en souscrire, ça peut sauver des vies. »

Ron Haviv suggère que les formations « aux environnements hostiles » soient subventionnées par les médias et qu’ils n’aient pas le droit d’acheter le travail de professionnels qui n’y auraient pas participé. L’objectif est encore lointain : le Rory Peck Trust ou le programme RISC sont bien sponsorisés par quelques médias, mais aucun ne vérifie que le journaliste dont il reçoit les photos est assuré et a participé à leurs formations.

Marion Quillard

Pour aller plus loin :


- Le CPJ (Committe to Protect Journalists) suit le nombre de journalistes enlevés, blessés ou tués en Syrie : retrouvez leur état des lieux ici.


- Sur son blog, le photographe Xavier Malafosse réagit à la décision du Sunday Times : « D’une part, il semble avéré que le contrat à durée déterminée ou indéterminée, quelle que soit l’épaisseur du papier sur lequel il est rédigé, protège relativement mal d’une balle de 7.62mm ou d’un obus de mortier. »


- Javier Manzano, le photographe distribué par l’AFP qui a remporté le prix Pulitzer en avril, raconte son expérience de freelance en Syrie : « La différence (avec un photographe employé, ndlr), c’est que si le freelance se fait kidnapper ou tuer, on en fera probablement un “irresponsable casse-cou”. Alors que si le photographe d’un gros média est enlevé, lui aura toutes les interviews télévisées, et on le remerciera pour avoir “risqué sa vie” pour nous informer. » Retrouvez l’article du British Journal of Photography (en anglais) ici.


- Le photographe Olivier Laban-Mattei réagit aux critiques contre l’Agence France Presse (AFP), qui se sont développées sur Facebook à la suite de la mort d’Olivier Voisin. Vous pouvez lire ici l’article sur photographie.com


- Dans un communiqué daté du jeudi 2 mai, l’AFP précise les conditions dans lesquelles elle travaille en Syrie, « avec comme objectif principal la sécurité de tous ses collaborateurs, y compris ses pigistes ». Le texte en intégralité est disponible en cliquant ici.



Trait de sparation
Trait de sparation
Trait de sparation
envoyer l'article par mail envoyer par mail
Version imprimable de cet article Version imprimable
Partager
Commentaires Comments Ecrire un commentaire


En librairie

N°7 - PRINTEMPS 2014

RUSSIE, L’APPEL DU NORD


Récit LA GRANDE EVASION


Portfolio LES TRIPLÉS AUTISTES

Mémoire LEWIS HINE
4 septembre 2014

trait de séparation

Les coulisses d'une photo, racontées par son auteur

Reportages, enquêtes, coups de coeur de la rédaction

Au micro de 6Mois, des lecteurs réagissent à une histoire publiée dans la revue

Chaque mois, le libraire Marc Pussemier conseille un livre de photographie