20 décembre 2012

Les taupes de Scampia

Le journaliste italien Carlo Puca s’est infiltré pendant trois mois à Scampia, repaire de la Camorra à Naples. Photographe et amie, Ada Masella a réussi à le rejoindre pour témoigner du quotidien d’un quartier marqué par le crime et le trafic de drogue



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© Ada Masella

Il lui parlé de son projet, un soir. S’installer à Scampia, écrire un reportage sur la vie quotidienne dans les vele, ces bâtisses en forme de voiles, haut-lieu du crime et du trafic de drogue tenu par la Camorra, l’organisation criminelle décrite par Roberto Saviano dans Gomorra. Elle n’a rien répondu, même pas «  Mais tu es fou ? », rien. Elle l’a laissé partir. C’est après qu’elle a eu peur. Comme lui, elle a grandi à Naples, mais elle n’a jamais mis les pieds à Scampia : « Scampia, ce n’est pas un quartier, c’est un autre monde, un pays étranger. »

Quelques mois plus tard, début 2012, la photographe Ada Masella n’a plus de nouvelles de son ami Carlo Puca, 42 ans, journaliste à Panorama. Elle sait qu’il est entré à Scampia le 7 janvier avec une couverture travaillée : de faux papiers (« rien de plus facile à Naples », dit-il), un argot local (« mélange de napolitain vulgaire et d’autres dialectes régionaux »), un alibi (« le divorcé un peu paumé ») et un contact qui, en échange de 400 euros par mois, était disposé à lui louer une chambre dans la cité.

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© Ada Masella

Et puis, plus rien. Elle ignore que le jour de son arrivée, le journaliste a entendu tout le quartier déblatérer en détail sur l’exécution de la veille : un boss avait été tabassé, torturé, le corps lacéré au couteau de boucher et les mains arrachées au sécateur. Une façon, pour le moins concrète, d’apprendre qu’à la différence de Cosa Nostra, la mafia sicilienne, très discrète, la Camorra n’hésite pas à communiquer sur ses crimes pour intimider son entourage.

L’amie photographe ne sait rien non plus des « sandwichs », ces paquets de cigarettes de contrebande vendus 2,50 euros sur les avenues du quartier. Rien de ces ménageries fantômes où pythons, tortues et singes côtoient poules et lapins dans des appartements désaffectés. Rien des courses en voiture que Carlo Puca, payé 300 euros, est sommé d’effectuer pour importer de la drogue dans la cité. Rien, en somme, des 100 jours dans le fief de la Camorra qu’il racontera dans un reportage publié en septembre dans Panorama.

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© Ada Masella

Les deux collègues s’étaient jurés que si c’était possible, Ada Masella viendrait photographier les vele. La jeune femme profite d’une manifestation contre la criminalité pour se rendre une première fois à Scampia, appareil en bandoulière : « Carlo était de l’autre côté de la rue. On s’est regardés mais on ne pouvait pas faire un geste de plus, ça l’aurait mis en danger. »

La photographe revient quelques semaines plus tard, pour le carnaval, mais ne parvient pas plus à discuter avec le journaliste. En mars, l’avant dernier-jour de son infiltration, il réussit enfin à la faire rentrer dans les vele : « Il y avait une descente de police, tout le monde était parti se cacher, on était tranquille pour deux heures : c’était le moment idéal. »

Ada Masella reste une après-midi à peine. Elle découvre des ascenseurs cassés, des portes brisées, des gens qui se droguent dans les caves, une carcasse de chien couverte de balles : « une immense poubelle ». Elle prend des photos, les mains parfois tremblantes : « Elles auraient pu être meilleures, je le regrette souvent : mais tout est allé si vite, et j’avais si peur ! »

Ses images montrent un État parallèle, une cité interdite dont peu peuvent témoigner : on se souvient du film de Matteo Garrone bien sûr, Gomorra, tourné en partie à Scampia mais plus largement en Campanie, la région de Naples. Et du bouleversant travail en noir et blanc du photographe napolitain Salvatore Esposito, « Droga e microcriminalità a Scampia ».

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© Ada Masella

Carlo Puca écrit actuellement un livre sur son infiltration qui devrait sortir en Italie en février. Ada Masella ne sait pas encore si ses photos en feront partie. Les deux taupes, régulièrement menacées par la Camorra, heureuses malgré tout d’avoir témoigné de « la vie quotidienne dans le quartier le plus dangereux d’Europe », vivent aujourd’hui loin de Naples.

Marion Quillard

- Lire le reportage de Carlo Puca en français sur le site de Courrier international

- Découvrir le travail d’Ada Masella sur son site Internet

Pour aller plus loin

- « Droga e microcriminalità a Scampia », le reportage photo de Salvatore Esposito


Gomorra,
le film de Matteo Garrone (2008),
inspiré du roman-enquête éponyme de Roberto Saviano
(Gallimard, 2007)



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