20 juin 2012

Liberia, passé recomposé

De retour au pays de leur enfance, le Liberia, deux Canadiens découvrent que la mémoire photographique de ce petit pays africain a disparu. Ils tentent de la reconstituer



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©John Topham
Andrew, Evelyn et Jeff dans le jardin du "compound" familial, 1977.

Jeff, Andrew et Evelyn. Deux blondinets et un chimpanzé en culotte courte, vestige sépia d’une enfance dans le bush faite de feux sur la plage, de poissons grillés et de tortues géantes. La photo les fait sourire. Les frères Topham, réalisateur et photographe, n’ont vécu que trois ans au Liberia, entre 1976 et 1979, mais ils en gardent un goût de paradis perdu. A quarante ans ou presque, la nostalgie se fait pressante. Il est temps de confronter ces diapos au pays d’aujourd’hui.

Le projet initial est simple : retourner sur les lieux pris en photo par leur père pour en faire des diptyques avant/après, et filmer cette odyssée. En mai 2010, avec une caméra, deux appareils photos, quelques chemises à carreaux, un T-shirt "Canada" et un romantisme emprunt de naïveté, ils quittent Vancouver pour Monrovia.

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La maison des Topham, en 1977 et en 2010.

Là, ils retrouvent « leur » maison. De 1989 à 2003, une terrible guerre civile a ravagé le pays. Elle a fait environ 250 000 morts et un million de déplacés. Le début du documentaire, « Liberia 77 », révèle l’émotion de Jeff. Il capte aussi le désarroi d’Andrew qui apprend qu’Evelyn, la « meilleure amie » poilue de son enfance, a été tuée. Quand ils partent à la recherche d’autres chimpanzés, les bêtes devenues sauvages leur jettent des pierres.

Dans l’album familial, un Libérien posait sur presque toutes les photos : James Morris, leur « houseboy », comme on disait à l’époque, leur homme de maison. Les deux frères diffusent partout en ville son portrait : « Do you know this man ? » Les passants s’étonnent : des photos du passé ? Il y a bien longtemps qu’ils n’en ont plus vues. Les pillages, les incendies et les violences les ont emportées. Pendant le conflit, la vie des hommes ne pesait guère. Jeff et Andrew tombent des nues.

« Le poids des responsabilités »

Un matin, un freluquet vient à eux. Il s’appelle Jeff, lui aussi. Jefferson Morris, le fils de James, le « houseboy ». S’il porte le même prénom que l’aîné de la famille Topham, c’est qu’à n’en point douter, l’homme chérissait la famille qui l’employait. Les deux frères versent encore quelques larmes, sans pudeur.

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Andrew, Jeff Morris et Jeff

Ils décident de payer les frais de scolarité du petit, mais voudraient faire plus. L’inspiration vient d’Ellen Johnson-Sirleaf, la présidente du Liberia : « Un hasard complet, raconte Jeff Topham. Nous étions au Bamboo Bar, à Monrovia, et un type nous a demandé s’il pouvait nous emprunter notre appareil photo : il interviewait la présidente le lendemain et en avait absolument besoin ! » Les Topham s’incrustent et en profitent pour montrer à la chef d’Etat une photo de deux petites filles courant dans Broad Street, en 1977. Devant la caméra, la présidente leur répond : « Nous avons besoin que nos enfants connaissent notre pays. Je souhaite que tous ceux qui ont des photos de notre histoire nationale nous les envoient. Parce qu’un jour, nous reconstruirons notre musée. » Jeff s’engage à lui faire parvenir les clichés de son père.

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© John Topham
Deux fillettes sur Broad St., Monrovia, 1977

De retour à Vancouver, quelques semaines plus tard, il envoie les tirages promis et monte Liberia 77, une plate-forme sur laquelle chacun peut envoyer ses clichés. « Imaginez une vie sans photos, annonce la page d’accueil en gras. Pas de sourires, pas de photos de famille, pas de preuves du passé. Bienvenue au Liberia. »

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Page d’accueil de la plateforme Liberia 77

Les deux frères promeuvent leur « collection » de photos sur les réseaux sociaux. En quelques mois, plus de 1500 images leur sont offertes. Sauf exception, elles ont été prises avant la guerre, par des familles blanches qui vivaient là en expatriés et ont pu quitter le pays en emportant ces bouts de papier dans des valises. « Pour les Libériens qui devaient fuir leurs maisons du jour au lendemain, garder des photos étaient bien sûr la dernière des priorités. », explique Jeff.

En noir et blanc, en couleur, légendées avec tendresse, rigueur ou indolence, les photos ne racontent rien d’autre qu’une somme de souvenirs personnels et pourtant : se dessine à travers elles un temps révolu. « Une mémoire nationale. »

L’objectif désormais est de retourner cet embryon d’archives au Ministère de la culture libérien. Toujours aussi débrouillards et connectés, les deux frères ont organisés une levée de fonds sur le site de financement participatif Indie Go-Go. Début mars, à la clôture de la campagne, ils avaient récolté 25 000 dollars. « Ils serviront à réhabiliter l’intérieur du musée, à transporter les photos jusqu’au Liberia et à monter l’exposition. », détaille Jeff. Celle-ci devrait avoir lieu en octobre. Les Topham espèrent qu’elle permettra aux Libériens de s’approprier le projet et de rechercher leurs propres photos : « Nous ne sommes que des types blancs du Canada, après tout. »

Marion Quillard

Pour en savoir plus sur le projet, faire un don ou regarder toute la collection de photos, rendez-vous sur le site de Liberia 77

Liberia 77
Un documentaire de Jeff Topham
Diffusé le 23 mai au Canada sur TVO
Prix du meilleur documentaire au Festival du film international de Houston



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Commentaires Comments
  • Bonjour,
    Et merci pour votre intérêt !
    Le documentaire des frères Topham a été diffusé au Canada et dans plusieurs festivals. Si vous souhaitez commander le DVD, il suffit de leur envoyer un email via leur site Internet, www.liberia77.com.
    L’équipe de 6Mois

    L’équipe de 6Mois 21 juin 2012 14:57
    Trait de séparation
  • Ou peut on regarder ce documentaire sur le web ??( si c’est possible)

    G. 21 juin 2012 11:34
    Trait de séparation
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