11 mai 2012

« Madame » et sa domestique

Le portfolio « Cuisines et dépendances », publié dans le numéro 3 de 6Mois, éclaire le quotidien des petites mains du Kenya chargées du confort des mieux lotis. En Afrique du Sud, un cartoon ausculte depuis vingt ans la relation entre une « Madame » et sa domestique.



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©Stephen Francis&Rico / Jacana


L’une est noire, jeune, pauvre, cynique et terriblement drôle. L’autre est blanche, plus âgée, conservatrice mais pas trop, passablement radine et convaincue que le rêve de toute domestique qui se respecte est simple : « gagner plus en travaillant moins ». Elles ne peuvent pas se passer l’une de l’autre mais il ne faut pas le dire. Voici Madam&Eve, le duo déjanté qui ravit l’Afrique du Sud depuis vingt ans.

A la fin des années 1980, les violences se multiplient en Afrique du Sud : le régime de l’apartheid vacille. La « Nation arc-en-ciel » est en train de naître, mais la tâche à accomplir est immense. Depuis plus de quarante ans, Noirs et Blancs vivent chacun de leur côté dans une stricte inégalité de traitement.

C’est dans ce contexte trouble que débarque Stephen Francis, un Américain du New Jersey qui vient de convoler avec une Sud-Africaine rencontrée à New York. Plus qu’une femme, Stephen a épousé une belle-famille. Comme toutes les familles blanches d’Afrique du Sud, celle-là possède une domestique. Stephen découvre un monde complexe, dans lequel il croit déceler un potentiel comique insoupçonné.

« Ma belle-mère et son employée passaient leur temps à se plaindre l’une de l’autre, raconte-t-il. Elles venaient me voir à tour de rôle :“Tu ne devineras jamais ce que la bonne a fait !” ; “Vous ne devinerez jamais ce que votre belle-mère vient de me dire !”. Elles passaient leur temps à se chamailler mais au fond, c’était une relation très forte. »

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Le psy. -Avant que je ne commence la thérapie, j’aimerais que vous remplissiez chacune le test "Madame et son employée". Souvenez-vous, il n’y pas de bonne ou de mauvaise réponse.

"Question 1 : vrai ou faux : chez moi, l’employée de maison reçoit toujours un salaire décent."

Eve. - Faux.
Madame. - Vrai.

Les deux. - C’est facile.

©Stephen Francis&Rico


En 1992, la belle-mère, Gwen, devient héroïne d’un cartoon satirique : Stephen Francis créé Madam&Eve avec le dessinateur Rico. Avec leurs planches, publiées quotidiennement dans la presse sud-africaine, les auteurs s’amusent des incompréhensions d’une nation qui peine à se rassembler. La relation entre « Madame » et Eve devient emblématique du gouffre qui sépare les deux cultures.

Avec eux, l’équation gagne en finesse, les rôles tendent à s’inverser. « Eve, c’est l’opprimée, mais elle aussi impertinente et rebelle. En réalité, c’est elle qui mène la danse et “Madame” n’y voit que du feu. » De son côté, la maîtresse de maison multiplie les expériences hasardeuses pour tenter de tisser un lien avec sa domestique, et finit inévitablement par retomber dans ses travers conservateurs.

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©Stephen Francis&Rico


Dans l’un des épisodes, Madame Anderson réalise qu’elle ignore le nom de famille d’Eve. « Sisulu », lui répond la jeune femme. La sonorité lui est inconnue, « Madame » croit entendre sa bonne éternuer. « A vos souhaits ! », lui répond-elle.

« En lisant la bande dessinée, je sais que certains se sont demandés : “Est-ce que je parle comme Madame ? Est-ce que je suis aussi réac’ ? Est-ce que je traite ma domestique comme elle ?”  », explique l’auteur Stephen Francis.

Aujourd’hui divorcé de sa première femme, il s’est remarié et emploie, lui aussi, une domestique, comme l’immense majorité des Sud-Africains depuis la fin de l’apartheid. « Beaucoup de gens me disent : “Ma bonne fait partie de la famille.” Même si le pays a beaucoup changé, je n’y crois pas une seconde. L’important, c’est d’être juste. » Toutes les semaines, il prend en charge lui-même une partie des tâches domestiques.

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Eve. - Je reviens. Je vais au magasin. Je n’ai plus de papier.

Madame. - Je vois qu’elle travaille toujours sur "Le Grand livre de l’Afrique du Sud".
La mère de Madame. - Ouais, elle a écrit toute la nuit.

La mère de Madame. -"La bonne à vos ordres... L’histoire d’une travailleuse domestique et de sa patronne terriblement injuste".
Madame. - Je vais la tuer.

©Stephen Francis&Rico


Madam&Eve est devenu le cartoon le plus populaire d’Afrique du Sud, avec quatre millions de lecteurs quotidiens. Les dessins apparaissent dans une douzaine de journaux et magazines. Chaque année, ils sont rassemblés dans un livre publié en Afrique du Sud - l’une des publications les plus volées dans les centres de documentation scolaires - et traduit en français, en suédois ou encore en danois. En 2000, la série a même été adaptée à la télévision.

Avec les années, « Madame » apparaît plus ouverte, plus libérale, à l’image de l’Afrique du Sud. Eve, elle, est restée potache. Les auteurs se demandent si le temps n’est pas venu pour elle d’abandonner son tablier : « Eve pourrait peut-être acheter une maison un de ces jours… Nous la verrions bien emménager juste à côté de chez Madame Anderson ! »

Mathilde Boussion



Le site officiel de Madam&Eve
Certains livres tirés des planches publiées dans la presse sud-africaine sont disponibles en français aux éditions Vents d’Ouest. Tous peuvent être commandés sur internet dans leur version anglaise.



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Commentaires Comments
  • Malheureusement, les 6 tomes de Madame et Eve que Vents d’Ouest a publiés sont tous épuisés ... et même plus référencés sur leur site.

    Plume(s) 14 mai 2012 20:27
    Trait de séparation
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