3 mai 2012

Martina Bacigalupo, au ras de l’Afrique

6Mois publiait dans son numéro 3 l’histoire de Filda, cette femme ougandaise de 53 ans qui a ouvert sa porte et sa vie à Martina Bacigalupo. Portrait d’une photographe sincère et engagée.



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Martina Bacigalupo à Bubanza, Burundi, 2009 ©Sylvain Leichti

Elle parcourt l’Afrique en bus, seule blanche dans les paysages verdoyants de la région des Grands Lacs. Martina Bacigalupo est Génoise de naissance, mais Burundaise de cœur. À 33 ans, ce petit bout de femme à l’œil rieur a soif de projets, de rencontres et de découvertes. Elle en a fait un métier.


Martina Bacigalupo est photographe. Cette voie, elle l’a choisie comme on se lance un défi. Après des années d’escrime au niveau international, elle suit des études de littérature et de philosophie à Gênes. Fille d’une restauratrice de tableaux du Quattrocento et d’un hématologue, elle aurait pu mener une vie bien rangée de professeure d’université. Son diplôme en poche et son appareil photo en soute, elle préfère s’envoler pour Londres et apprendre la photographie dans une école. Deux ans plus tard, elle file à Paris assister une photographe, Giorgia Fiorio. Elle hérite d’un savoir technique et d’une rigueur qui ne la quitteront pas.

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Extrait de "Pianissimo", un portfolio sur les aveugles, Italie, 2006. © Martina Bacigalupo


Martina Bacigalupo postule en tant que photographe indépendante auprès de la Mission du maintien de la paix des Nations unies. À la fin de l’année 2007, l’organisme l’envoie au Burundi. Changement radical pour la jeune Italienne. Habituée à pratiquer une photographie intimiste, elle est confrontée à un pays tout juste sorti de la guerre civile. « Au début, je n’étais pas satisfaite de la qualité de mon travail, mais au niveau humain c’était très enrichissant. Je savais que j’avais bien fait de quitter l’Italie. Il m’a fallu du temps pour comprendre pourquoi j’étais là, appréhender les lieux, et traduire cette compréhension en images ».


La région des Grands Lacs l’envoûte. Elle s’installe à Bujumbura, capitale du Burundi, et poursuit ses travaux pour le compte de diverses organisations internationales. En 2009, elle réalise un reportage sur la santé périnatale des femmes burundaises et congolaises. Nombreuses sont les mères qui souffrent de fistule obstétricale, une pathologie honteuse qui les place au ban de la société et de leur famille. Martina Bacigalupo passe du temps avec elles avant de les photographier au plus près de leur intimité, au cœur de l’hôpital.

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Extrait des "Femmes de l’arrière cour", Burundi, 2010. © Martina Bacigalupo


En 2010, l’organisation Human Rights Watch la charge de réaliser des portraits de femmes handicapées au Nord de l’Ouganda. Parmi elles, il y a Filda. Lors du premier rendez-vous, elle porte une belle robe jaune à frous-frous. La photographe en rit encore : « Elle est tellement différente de ça ». Filda a perdu une jambe en marchant sur une mine pendant la guerre. Pourtant, Martina décèle en elle autre chose qu’une victime. Elle souhaite la revoir. Le lendemain matin, à l’aube, la photographe trouve une femme transformée, différente : Filda est aux champs, à genoux, seins nus.

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Filda © Martina Bacigalupo


C’est le début d’un projet qui se construit à deux. Le début d’une amitié, aussi. « Ça n’a pas été évident d’établir une relation d’égalité, il existe tant de différence entre nous. Il fallait mener une certaine réflexion sur l’autre, poursuit Martina Bacigalupo. Il existe une telle inégalité ! J’ai mis un certain temps avant de comprendre que cette histoire devait être racontée à deux. » Confronter ses valeurs et références culturelles et humaines avec celles de Filda, voilà ce qui l’animait.


Dans chacun de ses travaux, Martina prend le temps d’instaurer une relation de confiance. « C’est un travail partagé ». La violence ne l’intéresse pas, pas plus que la misère. Son leitmotiv : parler du quotidien des gens, et casser les préjugés paternalistes qui persistent souvent sur l’Afrique. Sans pour autant renier sa culture, Martina Bacigalupo souligne combien elle a à apprendre de ceux qu’elle photographie : « c’est important pour moi de porter mes valeurs, mais aussi de les confronter à une autre vison du monde. Non pas pour renier ce que je suis, mais pour l’enrichir. C’est comme ça que mon travail photographique pourra évoluer ». Une conviction qui passe aussi par son mode de vie. Anne Chaon, journaliste et auteure du texte sur Filda publié dans 6Mois, en témoigne : « Martina ne se comporte pas en Blanche riche dans un pays noir pauvre. Elle vit à la burundaise, au plus près de l’économie du pays. Elle déteste le côté « belle vie pas chère payée » qu’ont souvent les expatriés. Elle préfère essayer de se mettre, autant que possible, sur un pied d’égalité avec les habitants burundais. »


Victoria Scoffier



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