17 mai 2013

Les dessous de l’image

"Me confronter à Juarez, rien qu’une fois"

Janet Jarman



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© Janet Jarman

« Je vis au Mexique, et je suis toujours désolée que la presse ne montre de ce pays que sa violence. Il y a de très belles histoires à raconter sur les Mexicains. A travers mon travail de photographe, je parle d’eux autrement qu’en montrant la mort et la tristesse. J’essaie toujours de révéler les différentes facettes d’un endroit, de trouver des angles qui n’ont pas encore été explorés, qui donnent un autre éclairage. Mais la violence fait aussi partie du Mexique. Je ne peux pas l’ignorer. C’est pourquoi je suis allée à Juarez, en 2009. Je voulais m’y confronter, rien qu’une fois. Ce fut une expérience très intense, et cette photo me la rappelle.


Ce jour-là, j’accompagne sur les lieux du crime l’équipe chargée de récupérer les corps et de les transporter à la morgue. En début de soirée, ils sont prévenus d’un premier incident. Deux hommes viennent d’être attaqués dans leur voiture : l’un, grièvement blessé, est pris en charge par une ambulance. Nous sommes chargés de récupérer l’autre, tué par balles. Au début, l’équipe essaie de me dissuader… "C’est loin, il faut au moins deux heures pour aller là-bas, tu vas perdre ton temps…". Je m’accroche, ils finissent par m’emmener. Dans notre petit camion, les fenêtres et les portes bien fermées, nous roulons dans la nuit. Nous traversons des villages silencieux et déserts (personne ne sort à ces heures-là). Nous ne croisons aucune voiture sur la route, sauf l’ambulance avec le blessé. Un peu plus tard nous apprenons que les assassins l’ont rattrapée et achevé leur travail : l’autre type est mort.


Cliquez sur l’image pour l’agrandir :


Arrivé sur le lieu du crime, je fais ma première photo. Il fait sombre, l’endroit est isolé et sans protection. La police vient d’être appelée ailleurs : à quelques kilomètres de là, dans le magasin d’un village voisin, un autre homme vient d’être tué, probablement par les mêmes meurtriers. J’y prends ma deuxième photo.


Vers 21h30, nous arrivons à la morgue. Les employés m’expliquent que la nuit est calme. Je demande à quoi ressemble une nuit chargée : parfois, ils réceptionnent une vingtaine de corps dans la soirée…


Avec mon appareil, j’ai peur de déranger. Je veux être respectueuse de ce lieu, de ces morts. L’endroit est très silencieux, on entend le déclencheur à chaque prise. Je fais là ma troisième image- la meilleure, pour moi. Elle me rappelle cette nuit terrible que j’ai passée à Juarez. Des trois, c’est la plus indirecte. Voilà pourquoi je l’ai choisie. Elle traite de la violence de façon beaucoup plus subtile que les précédentes, un peu trop « cash ». J’ai une règle dans mon travail : ne pas me conformer aux clichés. Avant de prendre une photo, je me demande toujours si je ne l’ai pas déjà vue ailleurs. Cette tache sur le sol immaculé, c’est une manière différente de parler de la même chose. »


Propos recueillis par Victoria Scoffier



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