6 septembre 2014

Visa pour l’Image

Mortel business

Alvaro Ybarra Zavala enquête sur l’industrie alimentaire. En Argentine, au Brésil, ses photos montrent ces hommes et ces femmes qui meurent pour produire ce qui atterrira un jour dans nos assiettes.



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© Alvaro Ybarra Zavala

Ça a commencé par une vidéo sur Youtube. Des bribes d’informations sur la production agroalimentaire et ses dangers. Alvaro Ybarra Zavala, photographe espagnol de 35 ans, a décidé d’aller voir. Dans le nord de l’Argentine, il s’est heurté à un mur, un silence en forme de secret. Il s’est enfoncé un peu plus dans les villages et a découvert ce que tout le monde voulait cacher : des enfants malformés, nés sur une terre gorgée de pesticides.

Les quelques familles qui acceptent de se confier lui montrent les contrats qu’ils ont signés avec les gros producteurs. Alvaro Ybarra Zavala parle d’ « esclaves ». Ceux qui refusent d’être intégrés aux grands groupes d’agrobusiness voient leurs récoltes brûlées. Ceux qui cèdent sont obligés d’utiliser des pesticides, sans protection, sous peine d’être virés.

Avec deux docteurs et un avocat, le photographe traverse l’Argentine pour prouver le lien entre ce modèle de production et l’augmentation des cancers et des avortements. Ils vont de village en village, s’arrêtent dans chaque plantation de maïs, de soja ou de tomates. « Mon Dieu, il y avait des endroits… On n’avait même pas à enquêter, la réalité nous sautait au visage. Parfois, il y avait soixante-dix gamins atrophiés dans un village de 300 habitants ! »

L’Argentine, le Brésil et les États-Unis sont les trois plus gros producteurs mondiaux de céréales. Pour maintenir le rythme, les produits chimiques sont utilisés jour après jour, depuis plus de vingt ans. Dans certains villages, selon une étude de mai 2012 du ministère argentin de la santé, on observe une augmentation de 20 à 30 % du nombre de cancers par rapport au reste du pays. L’hôpital de néonatalogie de Perrando, dans la province du Chaco, a compté 46 bébés malformés en 1997… et 186 en 2008.

Alvaro Ybarra Zavala appelle Monsanto, le géant américain des semences agricoles, très présent en Argentine : pas de réponse. Les pressions s’accentuent. Même les avocats des victimes sont indignés par l’insistance du photographe : ils sont payés par les coopératives, elles mêmes placées sous la coupe des gros producteurs… « Là, on s’est vraiment dit que quelque chose ne tournait pas rond. »

Ses photos d’enfants déformés sont publiées dans la presse argentine. La déflagration est brutale : « Tout le monde nous a traité de menteurs, même la présidente. Le soja est le premier poste d’exportation du pays ! »

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© Alvaro Ybarra Zavala

En 2013, Monsanto ouvre enfin ses portes. Alvaro Ybarra Zavala photographie « le monde merveilleux de l’agrobusiness », le « Disneyland de l’agroalimentaire ». Au moins, l’entreprise a l’occasion de se justifier : « Nous donnons du travail à la population locale », dit-elle, ou « Sans pesticides, comment pourrions-nous nourrir la planète ? » Pour le photographe, satisfait, les arguments sont posés, le débat peut être lancé. « Je voudrais qu’on puisse enfin discuter des modèles de production de notre industrie alimentaire. Je voudrais connaître ce que je mange, et savoir qui l’a produit, dans quelles conditions. »

Il ne souhaite pas s’arrêter là, la partie exposée à Visa pour l’image n’est que le début de son travail d’investigation. Au Mozambique, en Inde, en France, en Ukraine, aux Etats-Unis ou en Inde, il veut enquêter et provoquer la réflexion. « C’est juste pour ceux qui travaillent sur ces exploitations, et c’est juste pour nous. »

Marion Quillard

Récits d’une terre meurtrie
Photos d’Alvaro Ybarra Zavala/ Reportage by Getty Images
À l’Église des Dominicains, à Perpignan
Jusqu’au 14 septembre



Trait de s?paration
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