18 avril 2012

Nigeria :
le roi du pétrole condamné

Bertrand Monnet, spécialiste des risques criminels, dénonçait dans le numéro 3 de 6Mois l’exploitation « mafieuse » de l’or noir nigérian. Illustration avec James Onanefe Ibori, ex-roi du pétrole, tout juste condamné à Londres à treize ans de prison.



Il n’y croyait tellement plus qu’il avait plaidé coupable. Et le verdict du tribunal de Londres, mardi 17 avril, lui a donné raison : James Onanefe Ibori, ex-roi du pétrole, a été condamné à treize ans de prison pour fraude et blanchiment d’argent. Il était d’accusé d’avoir siphonné 61 millions d’euros des caisses de l’Etat du delta, l’un des trois Etats pétrolifères du sud du Nigeria, alors qu’il en était gouverneur.

« Ce montant semble ridiculement sous-estimé, a estimé le juge, Anthony Pitts, et, même si c’est difficile à dire, il pourrait atteindre 245 millions d’euros. » Sahara Reporters, un site anti-corruption nigérian, voit en sa décision la fin de « la saga judiciaire et politique sans doute la plus spectaculaire impliquant une personnalité publique nigériane ces dernières années. »

Qui est cet homme qui, selon la procureure, Sasha Wass, « vivait et se comportait comme un milliardaire » dans une région où l’on manque de tout ? Au début des années 1990, à Londres où il vit de peu avec la communauté immigrée, Ibori est connu pour de petits faits de délinquance. Avec sa petite-amie et future épouse, Theresa Nkoyo, il vole du matériel de construction dans le magasin où elle travaille. Un tribunal britannique le condamne à une amende pour cambriolage puis pour possession de cartes de crédit volées.

De retour dans son pays natal au moment de l’arrivée au pouvoir du redoutable dictateur Sani Abacha (1993-1998), Ibori se lance dans une carrière politique. Il est recruté par le chef de la sécurité du président, Al Mustapha, dont l’engagement dans les activités criminelles du régime lui a récemment valu la peine de mort.

Lorsque le pays retourne à une certaine forme de démocratie, Ibori transforme son incroyable richesse en capital électoral dans le conclave très corrompu des politiciens nigérians. Il falsifie ses papiers d’identité pour cacher sa petite condamnation en Angleterre ; aujourd’hui encore, le tribunal de Londres hésite à lui donner 50 ou 54 ans. La fraude marche : il est élu gouverneur de l’Etat du Delta en janvier 1999 puis réélu pour quatre ans en 2003.

Avec l’aide de sa femme, Theresa Nkoyo-Ibori, d’une de ses maîtresses, Udoamaka Okoronkwo, de sa sœur, Christine Ibie-Ibori, et d’un avocat londonien, Bhadresh Gohil (tous déjà condamnés pour blanchiment d’argent), il détourne les dollars de l’or noir. En quelques années, il devient l’un des Nigérians les plus riches, avec son propre journal, une compagnie aérienne, plusieurs manoirs et divers biens immobiliers à Londres, aux Emirats Arabes Unis ou aux Etats Unis.

A la fin de ses mandats, il est si fortuné qu’il finance pratiquement intégralement la campagne d’Umaru Yar’Adua (2007-2010). Reconnaissant, le président le protège de toute forme de poursuite pénale. Et cela va lui être utile : en 2005, son pire ennemi, un officier de police nommé Nuhu Ribadu, coordonne une série d’investigations nationale et internationale à son encontre. L’enquêteur découvre un réseau complexe de blanchiment dans lequel interviennent des banques, des bureaux de change et des sociétés de courtage basées aux Etats-Unis, selon Sahara Reporters.

En 2007, le Royaume-Uni gèle 43 millions d’euros d’actifs de l’ex-gouverneur. Un document de la police londonienne révèle qu’Ibori était sur le point de se faire livrer un jet privé du Canada. L’opération avait été repoussée parce que le Nigérian avait exigé que chaque siège puisse être doté d’une prise pour Ipod.

Avec la mort de Yar’Adua, en 2010, la donne politique change. Ibori a toujours dénigré le prétendant au poste, Goodluck Jonathan, qui se gausse de le voir livré à la justice. Pour ne pas être arrêté quand celui-ci parvient à la tête du Nigeria, l’ex-roi du pétrole s’envole à Dubaï. En avril, il est accusé d’avoir détourné 200 millions d’euros. Un mois plus tard, suite à un mandat d’arrêt international, Ibori est arrêté aux Emirats Arabes Unis par des agents d’Interpol. Il vivait depuis en détention provisoire à Londres.

Au procès, l’avocat a fait valoir les investissements menés par Ibori pour développer sa région. « (En dehors des faits de corruption), ce n’est pas à moi de juger vos mandats de gouverneur et leurs effets sur l’Etat du delta, lui a répondu le juge. Je laisse cela au peuple nigérian et à la population de cet Etat. »

Marion Quillard



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