24 novembre 2016

Les dessous de l’image

Noirs de suie

Alfredo Bosco

Chaque semaine, un photographe décrypte l’une de ses images qui l’a marqué. Alfredo Bosco a suivi le quotidien des mineurs du Donbass, à l’est de l’Ukraine. Il raconte.



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© Alfredo Bosco


« Le mineur du Donbass, c’est le cowboy du Texas, la gondole à Venise. Partout dans l’est de l’Ukraine, des statues, des affiches rendent hommage à cette figure patriotique. Dans les années 1930 déjà, c’est là que Stakhanov, le héros du travail de l’époque stalinienne, a réussi ses plus grands exploits, multipliant par quatorze son quota d’extraction de charbon.

Fin septembre 2014, je couvre la guerre qui agite la région. Des séparatistes armés ont déclaré la sécession du Donbass, l’armée ukrainienne a répliqué. Les journalistes s’agglutinent à l’aéroport de Donetsk, là où les combats font rage. Avec un journaliste français, je m’intéresse aux à-côtés. Autour de nous, tous les hommes sont réquisitionnés sur le front. Sauf les mineurs, qu’on laisse travailler dans les grandes mines, « nationalisées » par les rebelles, ou dans les petites, illégales, qui ramènent de l’argent aux mafias locales.

Un chauffeur de taxi nous dit que son oncle connaît le « boss » d’une mine clandestine. On obtient un rendez-vous et, avec du whisky et quelques cigarettes, le droit de faire des photos. Il travaille à Torez, une ville de l’est qui a pris le nom de l’ancien secrétaire général du Parti communiste français.

Du bord de la route, impossible de deviner la mine. On imagine à peine quelques terrils et une entrée protégée par des planches de bois. On est aux portes de l’Europe mais les gars travaillent sans protection ni assurance. Pour aller chercher le charbon, ils descendent dans une baignoire accrochée à des cordes. La baignoire fait des allers-retours remplie de charbon et le soir, les hommes remontent à l’intérieur. Ça tangue, ça rappe sur les côtés. On n’était pas très rassurés. Le soir, quand les mineurs rentrent à la maison, c’est comme leur anniversaire. Ils disent : « C’est la fête, on est vivants ! »

Je suis revenu trois fois dans cette mine. Petit à petit, les mineurs m’ont apprivoisé. Cette photo a été prise en 2015. Je l’aime au-delà de ses qualités esthétiques. Elle me rappelle ces hommes un peu grossiers, méfiants, en tout cas pas à l’aise avec la parole. Arriver à photographier une douche ou une sieste dans le Donbass, c’est quelque chose d’incroyable.



Ce jour-là, les mecs se marraient. « Qu’est-ce que tu fous ? » Ça les étonnait, qu’on veuille photographier un homme nu. Moi j’aimais ce moment charnière où ils se lavent et s’apprêtent à rentrer à la maison. Ces hommes ne sont jamais propres. Ils ont toujours du charbon sous les ongles, autour des yeux, comme du maquillage. Je me suis assis à l’angle et j’ai attendu. J’ai shooté, ils ont ri, ils ont cru que c’était une blague. C’était humide, sombre… Ils se sont peut-être dits que je n’en tirerai rien. Et puis ils ont continué leur vie. Ils sont rentrés chez eux, un peu plus propres que l’heure d’avant. »

Propos recueillis par Marion Quillard



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