8 juin 2017

Les dessous de l’image

"On est chez nous ici"

Guillaume Chauvin

Chaque semaine, un photographe raconte l’une de ses images qui l’a marqué. Guillaume Chauvin revient sur sa rencontre avec des écolières du Donbass, zone en proie à la guerre civile depuis 2014.



« Au début de la crise en Ukraine, beaucoup d’articles européens décrivaient les séparatistes comme des fanatiques pro-russes. J’étais intrigué. J’avais envie de comprendre ce qu’ils vivaient réellement. Lors de mon premier séjour dans le Donbass, il y a deux ans, j’ai rencontré Vika, à droite sur la photo. J’y suis retourné en avril dernier et je l’ai retrouvée.


Âgée de dix ans, Vika a perdu sa mère avant le début de la guerre et son père a fui la région. Elle est maintenant élevée par sa grand-mère, qui a construit elle-même la cabane que l’on voit sur la photo. Avec sa voisine Marina, 16 ans, elles sont les deux seules enfants du quartier de Spartak, dans la banlieue nord de Donetsk, la « capitale » du Donbass. Sur les cinq milles personnes résidant là avant la guerre, il reste seulement soixante quinze habitants…


Marina et Vika continuent d’aller à l’école, à vingt minutes en bus de là. La zone a déjà été bombardée à trois reprises depuis le début de la guerre et toutes les fenêtres du bâtiment sont brisées. Parfois l’alerte retentit encore, forçant les professeurs des deux classes restantes à abriter leurs élèves au sous-sol.


Les fillettes risquent leur vie tous les jours. Mais lorsque je leur demande pourquoi elles restent, la réponse est toujours la même : « on est chez nous ici, on n’a nulle part où aller ».

Cliquez sur l’image pour l’agrandir :


J’ai pris cette photo alors que nous rentrons de l’école. Elles s’installent sur la table de la cabane et, pour plaisanter, décident de prendre une pose « studieuse » : elles sortent leurs cahiers et se mettent à faire semblant de réviser leur cours de chimie. Leur petit jeu parvient même à énerver la grand-mère de Vika, qui leur reproche de trop s’amuser et leur demande de se mettre vraiment au travail. Sans succès : l’instant d’après, les deux gamines s’installent dans la cave avec leur chat pour regarder des dessins animés à la télévision.


Cette histoire est à la fois touchante et révélatrice du quotidien des habitants du Donbass. Leur vie continue au milieu des champs de ruines et des bombardements ukrainiens. À la fin, les fillettes avaient même oublié que j’étais là, trop occupées à jouer avec leur chat. »


Propos recueillis par Thomas Grosperrin



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