21 août 2014

« On mourra mais on est prêts »

Mackenzie Knowles-Coursin

Chaque semaine, un photographe décrypte l’une de ses images qui l’a marqué.



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© Mackenzie Knowles-Coursin

« C’était en mai 2013, à Alep, en Syrie. J’étais avec les rebelles. Ils tentaient de gagner du terrain sur les loyalistes, de reconquérir l’aéroport, mais ils manquaient d’armes, de vivres, de tout. Ils étaient bloqués dans cet immeuble, à n’avoir rien d’autre à faire qu’attendre.

Ils avaient vingt ans, ils s’étaient constitués en armée, mais se voyaient comme une famille. Ils n’avaient aucune notion de stratégie, ils essayaient de voler des armes mais le fond de leur pensée était : "On mourra mais on est prêts, de toute façon, où veux-tu qu’on aille ?"

L’homme au centre s’appelle Iyad et l’autre derrière lui, Hassan. De dos, on aperçoit Mahmoud. On était plutôt dans un moment de calme, ils jouaient en essayant de ne pas faire trop de bruit, puis ils se sont mis à parler de la mort et d’un coup c’est devenu sérieux. Leurs visages se sont fermés. Hassan et Iyad sont bons amis, presque des frères. Hassan simule un étranglement et je ne pense pas qu’Iyad ait eu peur mais son regard est surpris, il a un réflexe de survie.

J’ai quitté le groupe deux jours plus tard et Mahmoud a été tué. Ça a été un moment compliqué pour moi, et à dire vrai, ça l’est toujours. J’ai beaucoup de photos de lui. Chaque nuit avec Iyad, ils faisaient leur ronde ensemble. Ils partageaient leurs cigarettes et parlaient de leurs proches, du cauchemar qu’était devenu Alep et de la solidarité qui finirait par les sauver. C’est assez terrifiant de parler de survie avec des jeunes de vingt ans.

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© Mackenzie Knowles-Coursin


Dans ces moments-là, il arrive que je perde pied. J’oublie où je suis, ce que je fais là, j’oublie même le danger. Eux aussi, et on en parlait souvent. Par exemple, ils n’avaient pas honte d’être devenus des meurtriers. Au contraire, ils en étaient fiers et n’avaient pas de pudeur à évoquer leur mort. Ils se disaient prêts à mourir pour la liberté.

Je suis toujours en contact avec eux, enfin, avec ceux qui ont réussi à sauver leur peau car beaucoup de ces jeunes sont morts depuis que j’ai pris ces photos. Les autres ont réussi à fuir en Turquie.

Je travaille souvent en zone de conflits, ça paraît bizarre mais je veux comprendre comment les gens continuent de vivre quand le monde s’écroule autour d’eux, quand tout encourage à lâcher prise.

Paradoxalement, c’est dans la guerre qu’on trouve la plus intense sensation de vie. Même entre les bombes et les ruines, il y a des écoles, des gens qui vont faire leurs courses, tentent de garder un semblant de routine. Je me souviens d’un groupe d’hommes qui tripotaient une antenne télé pour regarder un match de foot. Ça peut sembler futile ou inapproprié, mais c’est un moyen comme un autre de ne pas devenir fou.

A Alep, un de ces jeunes habitait de l’autre côté d’un carrefour exposé aux snipers. Il faisait l’aller-retour sous les balles trois à quatre fois par jour. Je lui ai demandé pourquoi, il m’a répondu : "Je ne peux pas m’arrêter. Je ne vais pas m’asseoir par terre et attendre que ça passe. Bien sûr j’ai peur, mais je dois continuer de vivre, sinon je suis déjà mort". C’était très fort d’entendre ça. Je ne sais pas comment je réagirais s’il m’arrivait la même chose. Je suppose qu’on ne peut pas le savoir à l’avance. »

Propos recueillis par Mathieu Palain



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Commentaires Comments
  • Je ne sais pas si ces commentaires ont été faits il y a longtemps.On est pas loin d’une apologie de criminels quand on sait ce que ces musulmans font subir aux autres communautés non musulmanes....!!!!
    Est-il bien objectif de votre part de publier cette photo avec ces commentaires sans en produire une autre contradictoire.
    J’hésite à m’abonner à votre revue depuis longtemps déjà ,bien qu’appréciant sa qualité photographique,la trouvant assez souvent subjective et dirigée.
    Cordialement

    31 août 2014 16:29
    Trait de séparation
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