8 décembre 2016

Les dessous de l’image

L’attente

Emilien Urbano

Chaque semaine, un photographe décrypte l’une de ses images qui l’a marqué. Emilien Urbano revient sur cette photo prise en 2015 en Syrie, sur la ligne de front contre l’Etat islamique



« Printemps 2015. Nous sommes à Ra’s al-‘Ayn, dans le gouvernorat d’Hassaké, au nord-est de la Syrie. Je suis en commande avec un journaliste pour Le Monde, pour raconter la situation dans cette région contrôlée par les Kurdes depuis 2013. Je cherche à me rapprocher de la ligne de front contre l’Etat islamique, mais c’est compliqué. Chaque jour on insiste, on attend, on nous promène un peu, on nous fait attendre, on nous amène sur des lignes de front arrière où la tension est moindre, car le territoire est déjà pris et contrôlé par les Kurdes. On insiste pour aller plus près.


Vers la fin du séjour, on y arrive. On nous amène sur ces lignes de front à 500, 800 mètres des positions de l’Etat islamique, dans une petite base protégée par de la terre et des sacs de sable empilés. La plupart des combats se passent le soir ou même la nuit. Alors, les journées sont faites d’attente. Même le paysage semble attendre, avec ses plaines de vide et son ennemi lointain et invisible. C’est une sorte de Désert des tartares. Les soldats font du thé, préparent des munitions, discutent, se reposent...


Ce jeune Kurde sort probablement tout juste de l’adolescence. Ce n’est pas un engagé volontaire, sinon il serait en uniforme kaki. Lui fait son service militaire. Il est là, il attend, il vaque doucement, il est plongé dans ses pensées. Je l’observe, et je prends cette photo.


Cliquez sur l’image pour l’agrandir :

Il y a une force qui se dégage de la scène. On sent l’attente du combat, de la nuit, de l’ennemi. On sent la brisure en lui, une sorte de chaos intérieur, d’abandon, quelque chose qui est parti. On dirait qu’il n’est plus là, comme étranger à lui-même dans ce décor. Je ressens cette fêlure dans ma photographie. Elle résume ce conflit, et au-delà, toute forme de conflit. Elle parle de ces innocences volées, détruites. C’est cet aspect-là de la guerre que je veux montrer en images. Pas le combat, pas les soldats couchés sur des sacs en train de tirer. L’attente et la fragilité humaine sont une réalité beaucoup plus probante de la guerre. »


Propos recueillis par Angélique de Place



Trait de s?paration
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Commentaires Comments
  • excellente idée de montrer la planche contact, dommage qu’on ne puisse pas l’agrandir un peu pour mieux voir les nuances entre les différents clichés.

    9 décembre 2016 14:33
    Trait de séparation
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