20 décembre 2013

« Oncle Charlie » à Paris

Charlie Henschke était brillant mais mal né. Il s’est laissé consumer par la vie. Son neveu Marc Asnin l’a photographié pendant plus de trente ans. « Oncle Charlie » est un travail exceptionnel, exposé jusqu’au 28 décembre à Paris.



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Oncle Charlie dans le salon de son appartement de Brooklyn, en 1996. ©Marc Asnin


Il est assis dans la pénombre face à la fenêtre, une cigarette dans la main gauche, son tout nouveau pistolet dans la main droite. Nu. Tatoué. Maigre. Chaussettes et chaussures noires aux pieds. Charlie dit qu’armé d’un pistolet, « un petit homme devient grand et un grand homme devient petit ». Lui a l’air d’un fou, son pétard à la main. Son fils est en train de mourir du sida, nous sommes en 1996. Charlie n’a pas été surpris d’apprendre qu’il était malade, il « l’avait senti ». Il n’a pourtant jamais été proche d’aucun de ses cinq enfants. La naissance du premier lui a fait l’effet d’un « nid de poule » sur la route.

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Les enfants jouent sous le porche du 23, Troutman Street. "Le crack boursier, l’attaque atomique sur Hiroshima : le numéro 23 de la rue Troutman était pire", dit Charlie.
©Marc Asnin


« Oncle Charlie », c’est d’abord une gueule bouffée par la vie : visage émacié, barbe mal taillée, yeux globuleux, cheveux gras. Il n’a pas toujours eu cette dégaine là. Enfant, il ne ramenait que des A de l’école, « le cerveau de la classe ». A la maison il y avait des cris, de l’alcool et de la folie. Peu d’argent, pas d’amour, beaucoup de combines. Un père bookmaker, peut-être un peu proxénète, coureur et absent. Une mère « crieuse ». Dans la rue il y avait Brooklyn, le Brooklyn des années 1950 avec la mafia et les coups qui pleuvent. Charlie aurait pu être Einstein mais il a quitté l’école et il est devenu un gars de la rue. Dur et malin.

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Oncle Charlie et Blanca, qui fume du crack. Charlie l’héberge en échange de "services". "Elle était une location", raconte Charlie.
©Marc Asnin


Gamin, son neveu voyait en lui un héros. Marc Asnin est photographe. Au début des années 1980, il entame un projet personnel dans le cadre de ses études. Inspiré par les travaux documentaires d’Eugène Smith, il commence à photographier son oncle qui n’a déjà plus grand-chose du mentor. Charlie passe ses journées au lit, cerné par ses angoisses, terrassé par sa mélancolie. Les cinq enfants grandissent avec un père amorphe et une mère violente. Comme son propre père, comme sa mère, Charlie a toujours été fragile psychologiquement. Les médecins l’ont diagnostiqué schizophrène. « Au départ, je voulais photographier la pauvreté, mais c’est vite devenu beaucoup plus complexe », se souvient Marc Asnin.

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L’une des filles de Charlie en route pour le bal de promo du lycée dans les années 1990.
©Marc Asnin


Le photographe décide qu’il suivra « oncle Charlie » pendant vingt ans. Marc Asnin est « 100% Brooklyn » lui aussi, même s’il a grandi dans un coin moins dur que Charlie. « Là d’où je viens, on ne revient jamais en arrière », dit-il. Il ne suivra pas Charlie pendant vingt-ans mais trente-et-un. En 2012, il publie le livre « Uncle Charlie » : les photos sont les siennes, les mots ceux de son oncle. Ils lui ressemblent : tantôt cinglants, tantôt brillants, tantôt désabusés, revanchards, elliptiques ou confus. Charlie dit qu’il n’a jamais eu d’amis, que jamais personne ne l’a écouté. Il raconte son histoire comme on monte à la barre d’un tribunal pour crier sa vérité.

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"Brian me massait les pieds sur commande, ce n’était pas de l’affection, il vivait ça comme une punition." ©Marc Asnin


Après la mort de Joe, le deuxième fils de Charlie, ses frères et soeurs n’ont plus voulu voir Marc. « Ils trouvaient que je tirais profit de leur misère, ils me reprochaient les mots de leur père et me tenaient responsable de la situation familiale, mais je n’ai pas créé cette situation, je me suis contenté de l’observer. » Le projet de livre se précisant, Charlie à son tour lui a promis « de le retrouver en enfer pour ce qu’il a fait ». Le photographe n’a pas l’air inquiet : « Avec mon oncle, rien n’est jamais définitif ».

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Charlie sous le porche du 27, Troutman Street. L’appartement a été déclaré insalubre en 2000, Charlie a du déménager. Il habitait là depuis trente ans. ©Marc Asnin


C’est sa femme qui a convaincu le photographe de mettre un terme au projet : « Elle m’a dit que je devais à Charlie de publier le livre avant sa mort ». Il a 73 ans aujourd’hui. Sa fille lui a toujours dit : « Tu finiras seul. » Elle avait raison. Mais il a désormais un livre avec son nom sur la couverture. « Oncle Charlie voulait être différent, il voulait exister aux yeux du monde. Il y est parvenu. Le livre est son seul succès. »

Mathilde Boussion


Exposition à la galerie La Petite Poule Noire
Jusqu’au 28 décembre
12, bd des Filles du Calvaire
75011 Paris
www.lapetitepoulenoire.fr


Uncle Charlie, Marc Asnin
Éditions Contrasto, 2012
45 euros, 408 pages



Trait de s?paration
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