15 novembre 2013

« REGARDS SUR LES GHETTOS »

Le Mémorial de la Shoah expose jusqu’au 28 septembre 2014 des photos prises dans les ghettos d’Europe pendant la Seconde Guerre Mondiale. On y découvre l’enfer, la famine, la déportation, la mort. Et la joie aussi, parfois.



Photographier les ghettos était interdit. Pour les Juifs, il était même interdit de posséder un appareil photo. On estime pourtant que 20 000 clichés ont été pris dans ces prisons à ciel ouvert. Le Mémorial de la Shoah en présente près de 500 dans le cadre de l’exposition « Regards sur les ghettos ».

Sur la carte de l’Europe en guerre, un archipel de petits points noirs. Chacun représente un ghetto. Il y en a plus de 400. « Varsovie a vampirisé l’image du ghetto parce que c’était le plus important mais il y en a eu beaucoup d’autres, explique Sophie Nagiscarde, commissaire de l’exposition. Les Juifs étaient déjà rassemblés en quartiers, ça a été très facile pour les Nazis de les isoler. » Des barbelés ont été tendus, des miradors érigés, les allées et venues contrôlées. « Les ghettos répondaient à une logique d’exclusion. Les territoires conquis devaient être germanisés, c’est à dire aryanisés : regrouper les Juifs et les empêcher de circuler était une étape indispensable à la purification. » raconte Daniel Blatman, commissaire scientifique. A partir de 1942, la déportation est photographiée.

Photo : Heinrich Moepken. © Yad Vashem.


Le ghetto de Lodz était le plus grand après celui de Varsovie : 165 000 personnes y vivaient à sa création. Ils n’étaient plus que 65 000 à sa liquidation, quatre ans plus tard. A Lodz, neuf photographes travaillent au sein du Judenrat, le conseil des Juifs. Ils immortalisent les leurs à la tâche, en espérant que cela leur sauvera la vie. L’idée vient de Chaim Rumkowski, chef du Judenrat, petit dictateur d’un enfer dont il est un prisonnier zélé. En 1942, un ordre allemand exige 15 000 juifs supplémentaires pour la déportation, Rumkowski en appelle aux parents de Lodz : « Un coup douloureux a frappé le ghetto, ils nous demandent d’abandonner le meilleur de ce que nous avons. Pères et mères, donnez moi vos enfants ! » Rumkowski est souvent photographié. On le voit dialoguant de la gestion du camp avec des officiers allemands. Lui porte l’étoile jaune, eux la croix gammée.

Photo : Henryk Ross. © Collection Art Gallery of Ontario, Toronto, Canada.

Quelques panneaux plus loin, l’œil est attiré par des visages souriants. Les photos sont d’Henryk Ross. En marge de ses activités pour le Judenrat, Ross a photographié la vie du ghetto. La souffrance mais aussi la joie, la vie malgré tout. 3000 clichés lui sont attribués dont 80 montrent un jeune grassouillet à la bouille espiègle. On le voit ici jouer au gendarme. On ne connaît pas son nom.



Dans les ghettos, les Nazis ont photographié en fonction de la propagande, ils avaient un cahier des charges à respecter. L’image était pensée comme une preuve de l’infériorité du juif, il devait être fourbe, sale, porteur de maladies. Ces pages du Berliner Illustrierte Zeitung tentent de montrer le Juif sans cœur, qui s’amuse dans le faste sans un regard pour les gosses mourants sur le trottoir. « Sur cette photo, le photographe invente la scène. Il fournit les beaux vêtements, le vin, la nourriture, un coiffeur est sur place pour créer l’opulence, on demande à ces gens de sourire », explique Sophie Nagiscarde.

Photo : Hugo Jaeger.© Getty Images

Côté allemand, il y a la propagande, et il y a les photos d’Hugo Jaeger, prises dans le ghetto de Kutno. On est d’abord frappé par la vivacité des couleurs, l’humanité dans les sourires, le soleil là où tout semble gris. Le malaise vient après : Hugo Jaeger était le photographe d’Hitler. Devant la photo de cette jeune juive, très belle, rayonnante même, on est gêné parce qu’on ne comprend pas le cliché. « Il ne faut pas oublier que c’est une juive photographiée par un nazi, nuance Sophie Nagiscarde. Sur d’autres clichés, les visages sont crispés. Les gens subissent la photo, ils ne savent pas à quoi s’attendre, ils ne savent pas s’ils ne vont pas prendre une balle dans la foulée. »

Photo : Heinrich Moepken. © Yad Vashem.

On ne sort pas indemne de « Regards sur les ghettos ». Certains clichés sont insoutenables. L’œil esquive devant la mort brute, les corps décharnés qu’on entasse dans la fosse commune, un vaste trou creusé dans la terre gelée. Les gens mouraient de faim, du typhus, du manque de tout, mais ils sont quelques uns à avoir résisté, l’appareil en main. George Kadish était professeur de mathématiques au lycée juif de Kaunas, en Lituanie. Il photographie l’invasion nazie, la naissance du ghetto en 1941 puis la vie qui subsiste à l’intérieur : la contrebande de nourriture, le pain clandestin, les chaussures des enfants. Un plan serré montre une paire de souliers défoncés. La légende dit simplement : « the body is gone ». Le corps a disparu. En mars 1944, Kadish s’évade. A la libération, il retourne à Kaunas et déterre ses clichés, soigneusement protégés dans des bouteilles de lait. Depuis les Etats-Unis où il vécut jusqu’à sa mort, en 1997, il disait « avoir ressenti l’injonction de porter les terribles évènements du ghetto au monde extérieur, à nos enfants et aux générations à venir. »

Mathieu Palain



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Commentaires Comments
  • Même si j’ai déjà vu des dizaines d’images des ghettos, l’émotion est toujours aussi forte

    Yvette Haute Savoie 15 novembre 2013 16:50
    Trait de séparation
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