4 septembre 2014

Sans argent à Perpignan

Avec parfois une bonne dose de système D, les jeunes photojournalistes viennent à Perpignan pour rencontrer les stars du métier, se montrer et pourquoi pas, vendre un sujet.



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© Mazen Saggar


La scène se déroule devant le Palais des Congrès du festival. « Bonjour, je vois que vous avez une accréditation. Ca coûte combien ?
- Vous êtes ?
- Photographe.
- C’est soixante euros »

Sourire gêné en face.
- « Ah… ok. Tant pis alors. »
Trop cher.

Les photojournalistes baignent dans la crise depuis si longtemps qu’ils ont appris à nager dedans. Le but, c’est d’éviter la noyade. Les jeunes, ceux qui se lancent, sont les plus touchés.

Virginie N’Guyen a 27 ans, elle est « pro » depuis deux ans et demi et pour venir ici, elle s’est infligée douze heures de trajet. Le bus, puis le train. Sa première fois à Perpignan, elle était encore étudiante. « C’est mon prof qui m’avait poussée à venir, pour me frotter à ce petit monde » dit-elle à la terrasse du café de la Poste, plaque tournante du festival où photographes et éditeurs se rencontrent à longueur de journée. Elle prend une claque dès le premier rendez-vous avec un rédacteur en chef : « En parcourant mes photos, il m’a dit “Vous n’êtes pas faites pour ce métier”. Ca tombait mal, rit-elle, je n’avais pas de plan B » Depuis, Virginie a vécu deux ans au Caire, est partie en Syrie, en Libye, a couvert le typhon aux Philippines, la guerre à Gaza…

Mario Wezel, lui, expose en Off son projet « 1 sur 800 », l’histoire d’Emmy, une enfant trisomique. Diplômé de l’école de photo de Hanovre, il lâche : « Je me sens plutôt comme un visiteur, pas encore un participant ». Timide derrière un sourire facile, il avoue ne pas se sentir à l’aise parmi les baroudeurs de la photo. « C’est compliqué de s’imposer, je suis pas le genre de mec qui va taper sur l’épaule du patron de National Geographic pour lui dire « Eh mec, regarde ce que j’ai pour toi ! » Mario n’a pas encore de rendez-vous. Il dit qu’il est là pour « voir ce que font les autres, discuter, trouver l’inspiration ». Trois amis sur la paille doivent le rejoindre. Ils sont partis d’Allemagne il y a deux jours, en van. Ils ont dormi sur la route et sont attendus dans la soirée.

« Moi j’ai commencé au camping, à six kilomètres du centre-ville ». Jeune photographe lyonnais, Fabrice Caterini se rappelle la galère. Il avait dix huit ans et redoutait de rater le bus de 19 heures, le dernier qui pouvait le ramener à sa tente. « J’avais pas un rond, le taxi c’était hors de question… » Cette année avec Claire Jeantet, sa partenaire de boulot, il loue un appartement trouvé sur LeBonCoin. « Ça y est, on s’embourgeoise » s’amuse la photographe.

« Je fais pas ce métier pour être riche. Heureusement d’ailleurs, sinon je ne pourrais pas tenir. Si tu fais des photos pour être une star, barre toi tout de suite parce que tu vas t’abîmer, ça sert à rien » dit Sébastien van Malleghem, avec l’accent belge. Il a 28 ans et ne rechigne pas à payer son accréditation parce qu’à Visa il fait « des rencontres qui valent bien plus cher que 4000 balles par mois ». Quand son compte bancaire est aride, Sébastien se répète une phrase prononcée un jour par une photographe américaine : « La photo exige qu’on y investisse chaque penny. »

Mario acquiesce. Sa chance, c’est la jeunesse. « Je n’ai pas de femme, pas d’enfant, je n’ai à m’occuper que de ma personne, donc non, je n’ai pas l’impression de vraiment galérer. Et puis, d’accord, la photo, c’est dur. Mais est-ce que ce serait pas la crise dans tous les putains de secteurs de cette société ? »

Sébastien pense que les jeunes continueront à venir, même sans argent, même s’il faut se mettre au régime sec, parce que Visa reste un moyen de percer. « Ce festival, on doit le faire seul pour se forcer à aller vers les autres, à solliciter la rencontre. Je continuerai d’y venir, rien que pour ça. » Il se retourne et désigne les tables en archipels d’où s’élève le brouhaha. Il est un peu plus de deux heures du matin. Il se lève et s’en va rejoindre un groupe de photographes. Venus de Russie, d’Italie, des Etats-Unis, d’Argentine, ils sont barbus, la plupart tatoués aux avant-bras, certains portent une boucle d’oreille. Ils n’ont pas d’argent. Juste le sourire aux lèvres.

Mathieu Palain



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