3 mai 2013

Les dessous de l’image

"Si rapide, et si intime"

Paulo Siqueira

Chaque semaine, un photographe décrypte l’une de ses images qui l’a marqué



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© Paulo Siqueira

« Cette photo a vraiment une histoire intéressante pour moi. Zeinab a 32 ans, elle est égyptienne. J’ai entendu parler d’elle en novembre 2011, alors que je faisais un reportage sur les femmes de la révolution égyptienne. Zeinab a été suspectée de complicité dans des attentats au Caire puis arrêtée, en 2005. C’est en prison qu’elle a rencontré son mari, Akram, et qu’ils ont conçu leur premier enfant. Akram est toujours sous les verrous à l’heure actuelle, il purge une peine de 25 ans…


J’ai eu beaucoup de mal à la rencontrer. Son avocat refusait de me mettre en contact avec elle. Au bout de 10 jours d’attente, j’ai finalement obtenu un rendez-vous. Plutôt étrange, d’ailleurs, parce que je devais la retrouver chez elle, à 22h. Elle habite dans un quartier très conservateur, ce genre d’invitations tardives ne se fait pas, mais je n’avais guère le choix.


Son père était là et gardait le bébé dans ses bras. L’ambiance était tendue, il n’était clairement pas à l’aise avec ma présence. Photographiquement, rien ne se passait. Ils étaient assis sur le canapé en face de moi, statiques. Nous avons parlé de la prison, de la police égyptienne, de son mari… Zeinab a accepté d’être photographiée pour qu’on sache qu’elle existe. Lorsqu’on a une position risquée vis-à-vis de la police, mieux vaut être connu de la presse. Ainsi, on ne peut pas vous faire disparaître aussi facilement.


Cliquez sur l’image pour l’agrandir :


Au fil de la conversation, Zeinab et son père ont commencé à se détendre. Et puis le bébé s’est mis à pleurer. J’ai eu l’intuition que sa mère allait bientôt le prendre dans ses bras, et là, alors, j’aurais peut-être une photo intéressante. Je suis donc resté vigilant. Effectivement, elle l’a récupéré et il s’est calmé. J’ai demandé au père de Zeinab de se pousser du canapé pour n’avoir plus que sa fille dans le champ. Elle m’a montré une photo de son mari, puis son bébé s’est remis à chouiner. Elle l’a alors soulevé pour l’embrasser… par dessus son voile. C’était si rapide, et si intime. Et ça m’a pris deux heures d’entretien, et 10 jours au Caire, pour avoir cette image unique. Quelques minutes après, elle lui donnait le sein. Son père n’a rien dit mais il avait l’air gêné. J’ai pris une ou deux photos, mais je n’ai pas insisté. »


Propos recueillis par Victoria Scoffier



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