7 juin 2012

Tagveti mon amour

La géorgienne Natela Grigalashvili photographie le village de son enfance depuis quinze ans. Notre coup de cœur du festival de Tbilissi





Natela Grigalashvili aime les ciels chargés de nuages et de lumières, les vieilles pierres, les tableaux d’écoliers, les cérémonies familiales, les rites ancestraux, les odeurs de l’enfance. Elle les retrouve dans le village où elle a grandi et où son œil tendre et drôle de photographe revient toujours se poser. « Tagveti, c’est le vrai village. J’y ai vécu le meilleur de ma vie. »


Tagveti est perdu au milieu des collines, au centre de la Géorgie. A la naissance de Natela, en 1965, le village compte quelque soixante-dix habitants, tous paysans dans les kolkhozes. Dans les maisons, les différentes générations partagent le lit et le couvert, les grand-mères veillent sur les plus jeunes. Natela et les siens vivent à l’orée de la forêt. Elle est une enfant timide, rêveuse, dans son monde. Elle fait des promenades en solitaire, joue avec les plantes et les pierres. L’école est à cinq kilomètres à pied.



Ses parents, lui employé dans la construction, elle mère au foyer, lui enseignent l’indépendance et la liberté. A 16 ans, elle a envie de nouvelles expériences, s’installe à Tbilissi, la capitale, à une heure et demi de bus, étudie les arts plastiques, travaille comme décoratrice de théâtre. A 25 ans, elle fait partie d’un club de photographie, quand un ami lui offre son premier appareil, un Smena à 15 roubles.


La photographie est alors un métier d’hommes. Dans les mariages, les cabinets de portraits, elles ne sont que deux femmes à proposer leurs services. Les habitants de Tagveti ont du mal à prendre Natela au sérieux. Lorsqu’elle passe au village et essaye de les photographier - eux, leur intérieur, leurs gestes du quotidien, leurs traditions - ils refusent. Il faut du temps et de la patience pour les convaincre.



Depuis la chute de l’Union soviétique, Tagveti s’est transformé. Les anciens travailleurs des kolkhozes cultivent un lopin de terre, les plus riches ont cinq vaches. Aujourd’hui, presque tous ont atteint l’âge de la retraite et vivent en autarcie. Les jeunes sont partis. C’est pour capter ces changements lents et inexorables que Natela revient sans cesse avec son appareil photo.



Elle aimerait vivre de ses reportages, mais en Géorgie, la photographie sociale et documentaire n’intéresse pas la presse. Cette femme brune au visage doux, toujours rêveur, est photographe officielle du gouvernement, rattachée au ministère de l’intérieur, et mène en parallèle des projets personnels. Tagveti est le centre, le point de départ et d’arrivée de son travail. Repérée par des photographes comme Yuri Kozyrev et Thomas Dworzak, elle fait aussi des images dans d’autres hameaux du pays, avec le soutien de la fondation Soros.


Le week-end, Natela demande au hasard à de vieux chauffeurs de taxi de lui raconter l’histoire du village de leur enfance et prend la route de leurs souvenirs. Curieuse, même si Tagveti restera toujours « le meilleur village du monde ».

Léna Mauger



Trait de s?paration
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Commentaires Comments
  • Merci pour cette découverte.
    Quelles magnifiques photos !
    Je viens de découvrir votre revue que j’ai lue d’une traite. Enfin du vrai journalisme à voir et à lire...
    Félicitations à toute l’équipe.

    Louisa 11 juin 2012 21:57
    Trait de séparation
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