2 septembre 2019

Tourisme de sang

Kirsten Luce

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En vacances sur l’île de Phuket en Thaïlande, une famille britannique se fait tirer le portrait en compagnie de jeunes éléphants sur la plage de Lucky Beach. Bientôt, la photo sera postée sur le réseau social Instagram, à grands coups de hashtags. Pour le tourisme animalier, c’est de la publicité virale, gratuite et presque instantanée.

En quelques années, l’attraction pour les animaux et l’utilisation frénétique des réseaux sociaux a enflammé le tourisme de la faune. Depuis 2018, la photographe Kirsten Luce sillonne le monde pour enquêter sur les coulisses de cette industrie. Selfies avec des paresseux en Amazonie, plongée sous-marine avec des dauphins au Brésil, spectacle sur glace avec des ours polaires en Russie, promenades à dos d’éléphants en Asie… Derrière ces d’attractions, l’Américaine a découvert que l’exotisme avait un prix : celui de la souffrance.

En Asie du Sud-Est, la Thaïlande concentre à elle seule la moitié des éléphants captifs du continent. 3800 au total. La plupart d’entre eux ont été capturés par des hommes du village de Ban Ta Klang et de la région environnante, dans la province de Surin. Bien avant l’ère du tourisme de masse, Ban Ta Klang était déjà un marché aux éléphants. Achetés autrefois pour le transport de bois, les pachydermes qui y sont exposés et vendus aujourd’hui remplissent les nombreux parcs du pays, comme Maetaman Elephant Adventure. Là-bas, en captivité, les plus âgés serviront aux 12,8 millions de promenades effectuées chaque année, tandis que les bébés apprendront à faire des pirouettes pour une photo, frapper des ballons de soccer, lancer des fléchettes ou même… peindre.

Sans le « phajaan » ces animations seraient impossible à réaliser. Méthode de dressage traditionnelle et brutale, elle vise à briser l’esprit de l’animal pour le rendre docile. Arrachés à leur mère, les petits nés en captivité sont confinés dans des structures en bois, où ils sont affamés et battus avec des crochets, des marteaux et des piquets. C’est ainsi qu’adultes, un pinceau enfoncé dans la mâchoire, ils badigeonnent sans broncher les couleurs primaires sur une toile. Leurs tableaux sont ensuite vendus à prix d’or à des touristes mal informés ou peu regardants.

« La face cachée du tourisme de la faune » est l’un des sujets fort de la 31ème édition du festival de photojournalisme Visa pour l’image qui se tient à Perpignan du 31 août au 15 septembre 2019. Retrouvez les images de Kirsten Luce à l’Église des Dominicains.
Voir son site : http://www.kirstenluce.com/

Clara Hesse

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