4 septembre 2015

Zoom sur

Tout perdre à Madrid

Exposé à Visa pour l’Image, Andres Kudacki a suivi pendant plus de trois ans le calvaire des familles madrilènes expulsées de leurs appartements.



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Amalio Barrul Gimenez (41 ans), sa femme enceinte Isabel Morales Bachiller (35 ans) et leurs trois enfants vivent avec un faible revenu : ils sont vendeurs de rue et reçoivent des prestations sociales. Pendant 18 mois, ils ont vécu dans un logement appartenant à la banque Bankia. Ils ont essayé de négocier un loyer modéré, mais la banque n’a rien voulu entendre et les a forcés à quitter leur appartement. © Andres Kudacki / AP

Andres Kudacki monte sur la scène du Campo Santo pour recevoir le prix ANI-Pixpalace. Dans la lumière, face à des gradins pleins à craquer, il parle des expulsés de Madrid et remercie son agence, AP, pour son soutien. Il est ému, ça se voit. Avant de se rassoir au premier rang, il remercie les familles qui ont accepté d’être photographiées dans l’un des pires moments de leur vie, le jour où la police les a virés de chez elles.

Plus tôt dans la journée, le photographe se demandait s’il allait raconter l’histoire de sa propre expulsion. En 2002, au Danemark, il finit ses études et décide de rester bien que son visa ait expiré. A défaut de vendre ses photos, il se retrouve livreur de journaux pour Politiken. « Je faisais ça à vélo, dès l’aube, avec des piles de journaux sur le dos. J’avais le bonnet jusqu’aux yeux et l’écharpe sur le nez. Il faisait un froid à crever. » Puis il se décide à jouer franc jeu. « J’ai été voir la police, je leur ai dit “Je suis dans l’illégalité, j’aimerais régulariser ma situation” Ils m’ont répondu “Nous apprécions votre démarche, peu de gens ont votre honnêteté. Vous avez cinq jours pour quitter l’Union Européenne” ». C’est ce qu’il a fait.

Andres Kudacki est argentin. Il a commencé à travailler pour AP à Madrid en 2008. Au début, il couvre surtout l’actualité, la politique, l’économie, les matchs du Real Madrid… A l’époque, la bulle immobilière explose aux Etats-Unis, la crise financière contamine l’économie réelle, et l’Espagne est l’un des pays les plus touchés d’Europe : le taux de chômage explose et s’installe au-delà des 25%. Incapables de rembourser leurs crédits, des centaines de familles sont expulsées.

Andres se lance sur le sujet. Ses images sont d’une extrême violence et pourtant on n’y voit pas une goutte de sang. Dans un salon ou une cage d’escalier, des gens pleurent, crient, s’évanouissent en prenant conscience de l’urgence. Ça y est, la porte va sauter. Dans cinq minutes ils seront sur le trottoir avec leurs enfants, leurs sacs, les meubles et les matelas.

« Vous avez reçu des coups ? » demande une vieille dame au photographe. Kudacki présente son travail au public, à l’église des Dominicains. Prévue pour durer trois quarts d’heure, la rencontre s’étire sur près d’une heure et demie. « Parfois oui, ça arrive. J’ai pris des coups, mon appareil aussi. Les policiers peuvent être violents » explique-t-il. « La plupart d’entre eux me voient comme un ennemi. Ils ne veulent pas être photographiés en train d’expulser des gens qui ont l’âge de leurs parents. »

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Carmen Martinez Ayuso (85 ans) © Andres Kudacki / AP

L’image la plus triste des trente-huit clichés exposés à Visa est sûrement celle de Carmen, une femme de 85 ans qui pleure sur sa canne. Le fils de Carmen devait 70 000 euros à un particulier, l’appartement servait de garantie. Il n’a pas pu rembourser, elle a été expulsée.

Le travail d’Andres a été très largement partagé sur les réseaux sociaux mais les journaux sont restés plutôt frileux. « Mes photos ont souvent été publiées avec de mauvaises légendes. On mentionnait le nom de la famille mais pas celui de la banque qui exigeait l’expulsion. Les journaux manquent d’argent, ils ne veulent pas d’ennemis », explique le photographe au public.

Souvent mis à l’amende, il a été placé une fois en garde à vue. Poursuivi pour entrave à la procédure, il a risqué quatre ans de prison. « AP a dépensé des fortunes dans cette affaire. Ça a duré un an et demi. Les poursuites ont été abandonnées »

Les expulsions se poursuivent en Espagne mais après trois ans et demi de travail, Andres se sent arrivé en bout de cycle. Il a quitté Madrid pour New York. Un livre sortira peut-être, plus tard, sur la crise.

Mathieu Palain



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