23 septembre 2012

Tristes tulipes

William Daniels sort un livre sur les révolutions manquées du Kirghizistan. Ses photos sont exposées à la galerie Fait & Cause à Paris




Point flou sur la carte, orthographe impossible, villes décrépies et sommets exotiques perdus quelque part sur la route de la soie. On sait si peu de choses du Kirghizistan. En 2005, la république d’Asie centrale fait fugacement parler d’elle. Des élections frauduleuses, une révolte et bientôt 15.000 personnes dans la rue poussent l’autocrate Askar Akaïev dehors. Kourmanbek Bakiev prend sa place. Les médias occidentaux s’enthousiasment pour la « transition démocratique » ; la journaliste russe Anna Politkovskaïa, qui sera assassinée l’année suivante, écrit l’espoir levé par ce soulèvement populaire. A l’époque, les révolutions de couleurs fleurissent dans l’ancien empire soviétique, orange en Ukraine, rose en Géorgie. La kirghize est baptisée « révolution des tulipes », comme les fleurs de ses champs.


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A l’époque soviétique, la majorité des ampoules de l’URSS étaient fabriquées dans l’usine de Maliuu Suu, au sud du Kirghizistan - une des fierté du pays. Fin 2009, un tiers seulement de l’usine fonctionnait, ses salariés n’avaient pas été payés depuis des mois.


Deux ans plus tard, le pays au nom imprononçable est retombé dans l’oubli quand William Daniels est en quête d’un bout du monde à photographier. Il a déjà vu l’Afrique, l’Asie du sud ; l’extrémité montagneuse de la Russie l’attire. Il se souvient alors des images d’hommes aux traits asiatiques, surexcités, en train de saccager et piller un imposant bâtiment administratif puis de brandir fièrement un drapeau sur le toit. Il veut aller voir ce que sont devenus les rêves de ces « révolutionnaires », débarque à Bishkek en hiver devant une barre d’immeubles aux paraboles enneigées, fait sa première image d’un pays délaissé dont il va suivre l’instabilité croissante durant trois ans.


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Bishkek, la capitale


Les élections parlementaires approchent, il commence par suivre des députés : l’un fait campagne dans un village où une femme chante en play-back pendant que son pianiste fait semblant de jouer avec des moufles, l’autre, propriétaire du plus grand marché d’Asie centrale, s’est engagé en politique pour protéger ses intérêts - comme presque tous les politiciens du pays. Dans les meetings, les partisans en chapka sont venus parce qu’on le leur a demandé, leurs visages emmitouflés sont sérieux, tristes, résignés. Dans les villages des montagnes et des vallées gelées, les paysans racontent au photographe que la démocratie n’est pas la priorité. Eux veulent du travail et d’un président fort, nationaliste. 40% de la population vit sous le seuil de pauvreté.


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Des hommes tentent de réparer une usine de charbon de l’ère soviétique


William Daniels s’attache, revient, parcourt les anciennes usines soviétiques, les mines de charbon, l’avenue Tolstoï rebaptisée « allée des chômeurs », les appartements où l’on s’injecte une dose d’héroïne achetée 2 euros, les souterrains où vivent pauvres et migrants. Il est en Afrique lorsque, en 2010, une nouvelle révolution renverse l’autocrate Bakiev. Le photographe prend le premier avion, arrive quelques jours après des affrontements ethniques à Osh, entre Kirghizs et Ouzbeks. Les violences font officiellement 500 morts, 2000 selon des sources humanitaires. William Daniels se rend alors dans les maisons provisoires de quelques uns des 400.000 déplacés.


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Femmes et enfants ouzbeks ayant fui Osh suite aux affrontements ethniques. Ils vivent dans des logements provisoires près de la frontière ouzbèke, avec l’espoir de se réfugier en Ouzbékistan voisin


Ses images fortes, esthétiques, plongent dans les entrailles de l’ancienne république soviétique, en sondent les aspirations et les dysfonctionnements. Ce portrait mosaïque de révolutions fanées est rassemblé dans un livre et une exposition à la galerie parisienne Fait & Cause.


Léna Mauger


Galerie Fait & Cause
58 rue de Quincampoix -75004 Paris
01 42 74 26 36
Exposition du 19 septembre au 27 octobre 2012
Du mardi au samedi, de 13h30 à 18h30.
Entrée libre


Le livre Faded Tulips est édité par Emphas.is, une plateforme de crowdfunding dédiée au photojournalisme. Il est disponible ici.



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