22 février 2012

Rémi Ochlik

Un photographe français tué en Syrie



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©AP/Lucas Dolega


Il avait 28 ans. Il était photographe de guerre. Rémi Ochlik a été tué ce mercredi 22 février en Syrie, alors qu’il couvrait le siège de Homs, ville bombardée depuis près de 20 jours par les sbires du régime de Bachar al-Assad. Une journaliste américaine, Marie Colvin, est également décédée et d’autres de leurs confrères ont été blessés.

« Je viens d’arriver à Homs, il fait encore nuit. La situation semble incroyablement tendue et désespérée », écrivait-il à son arrivée, mardi soir, à Guillaume Clavières, le rédacteur en chef photo de Paris Match. « Il était parti il y a quinze jours en Syrie avec l’un de nos reporters, Alfred de Montesquiou, mais on les a fait rentrer la semaine dernière, tient à préciser la rédaction de l’hebdomadaire à l’AFP. Rémi est reparti tout seul. » « Il avait envie de bouffer du terrain, ce métier il le transpirait. Il l’aimait profondément », raconte son confrère Franck Medan.

Rémi Ochlik venait de remporter le prix de la meilleure photo de l’année au World Press dans la catégorie « Informations générales » pour un cliché pris en Libye. « Battle for Libya » représente un combattant rebelle au repos, en mars 2011, au milieu d’un champ de bataille de la ville pétrolière de Ras Lanouf.

Le monde arabe en ligne de mire, il avait aussi reçu, en décembre, le premier prix du festival Scoop Grand Lille pour trois de ses reportages : « La Révolution du Jasmin », « Egypte, Tahrir Square » et « La Chute de Tripoli ».

Le jeune homme avait cofondé l’agence IP3 Press en 2005. Avec elle, il avait couvert les conflits qui émaillent ce début de XXIe siècle, comme la guerre en République de démocratique du Congo en 2008, l’épidémie de choléra ou l’élection présidentielle haïtienne en 2010.

Sa carrière avait commencé sur « cette île pourrie » (lire son témoignage ci-dessous). Nous sommes en 2004, il a 20 ans et quelques deniers en poche. Port-au-Prince s’enflamme et lui part couvrir les émeutes et la chute du président Aristide. Un travail primé par le prix François Chalais des jeunes reporters et projeté au festival Visa pour l’image de Perpignan.

Jean-François Leroy, le directeur du festival international, disait alors : « On m’a montré un travail sur les événements d’Haïti. Très beau, très fort. Je ne connaissais pas le mec qui a fait ça. Je l’ai fait venir. Il s’appelle Rémi Ochlik, il a vingt ans. Il a travaillé tout seul, comme un grand. Voilà. Le photojournalisme n’est pas mort. »

Marion Quillard

Retrouvez tous les reportages de Rémi Ochlik sur son site Internet :

En 2004, à Visa pour l’image, Rémi Ochlik rentre d’Haïti et témoigne de cette première expérience du conflit :

"Le 4x4 se rapproche inexorablement d’un barrage. (...) La bouche déjà pâteuse, on allume une cigarette qui n’a plus de goût, qui brûle la gorge. Les portières s’ouvrent, on est sortis de la voiture, une arme automatique sur la tempe. On pense à sa famille, au jour de son enterrement et à un tas de choses hors contexte. Le pire, ce sont leurs yeux : rouges, vitreux, sans vie. Complètement shootés au crack, ils sont capables de tout, surtout du pire.

Ils hurlent des ordres en créole qu’on ne comprend pas. On est fouillés sans ménagement, toujours le canon de l’arme sur la tempe. Ils cherchent des armes. L’un d’entre eux nous fait signe de remonter dans la voiture, les autres ne sont pas d’accord. Ils crient, se battent entre eux à coups de bâton. On n’en mène pas large. On a vingt ans et pas vraiment envie de mourir. On donnerait tout pour être loin, très loin, ne jamais être venu. Témoigner ? La belle affaire ! Pour qui ? Pour quoi ? Tout le monde s’en fout de cette île pourrie. Ils peuvent bien s’entretuer, le monde n’en a cure. Et nous, on est dans la merde. Il suffirait d’un rien pour qu’un coup parte, que l’on se retrouve à terre.

Puis, il y a cette détonation, les tympans semblent avoir explosé, on n’entend plus rien. Une distance se crée entre le cerveau, la pensée et l’extérieur, on est comme dans une bulle. On voit leurs bouches s’ouvrir sans qu’aucun son n’en sorte. L’imbécile qui vient de tirer semble content de lui. Ils ont fini par se mettre d’accord, on peut partir. (...)

On est livides, médusés. Mais on est passés. L’adrénaline redescend, les nerfs se relâchent. On éclate de rire, un fou rire étrange et déplacé, mais incontrôlable. Le cœur commence à retrouver un rythme plus régulier quand au loin, on aperçoit un autre barrage... Ce soir-là, en revenant du nord du pays, sur la route St Marc / Port-Au-Prince, on a croisé six barrages semblables à celui-ci. Plus de trois heures pour parcourir cinq malheureux kilomètres. (...)

On pense à cette étrange dualité que crée la guerre. On vient de vivre des instants terribles, pendant lesquels on aurait vendu les êtres les plus chers pour être loin de cette merde, et pourtant nous voilà, à peine sortis d’affaire, avec une seule envie, une seule idée fixe : y retourner, encore et encore, sentir cette peur à nouveau, cette montée d’adrénaline si puissante. La guerre est pire qu’une drogue, sur l’instant c’est le bad-trip, le cauchemar. Mais l’instant d’après, une fois le danger passé, on meurt d’envie d’y retourner prendre des photos en risquant sa vie pour pas grand chose. Il y a une sorte de force incompréhensible qui nous pousse à toujours y revenir..."
Rémi Ochlik
Visa pour l’image 2004



Le 11 janvier, le grand reporter français Gilles Jacquier était le premier journaliste occidental tué en Syrie depuis le début de la révolte. Il est mort à Homs lors d’un voyage autorisé par les autorités, qui restreignaient drastiquement les mouvements des journalistes dans le pays. Aucun témoin sur place n’a pu établir si l’obus qui l’a tué avait été tiré par un rebelle ou s’il s’agissait d’un tir de l’armée.



Gilles Jacquier et Rémi Ochlik étaient deux journalistes avertis. Mais vous pouvez lire ici un article (en anglais) du blog photo du New York Times, Lens, qui raconte comment a émergé à la faveur des révolutions arabes une nouvelle génération de reporters de guerre. L’auteur, Michael Kamber, est "un vétéran", "un vieux de la vieille". Il critique ces jeunes photographes débarqués en Libye sans protection aucune.



Vous pouvez relire cet article ici, sur le site de la revue XXI.



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