2 janvier 2014

Les dessous de l’image

"Un symbole poignant et ironique"

Mary Beth Meehan

Chaque semaine, un photographe décrypte l’une de ses images qui l’a marqué



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© Mary Beth Meehan

« Cette photo fait partie d’un projet que j’ai mené pendant cinq ans dans ma ville natale, Brockton, sur la côte Est des Etats-Unis. Je voulais brosser le portrait de cette ancienne cité florissante, aujourd’hui frappée par le déclin industriel.


J’ai commencé par photographier les endroits et les gens qui m’étaient familiers. Puis j’ai cherché à immortaliser les nouvelles facettes de la ville, notamment l’immigration illégale. Ce cliché est l’un des derniers que j’ai pris.


J’ai rencontré ce sans-papier d’une quarantaine d’années, originaire de Guinée-Bissau, dans des cours d’anglais organisés par l’église. J’ai passé des semaines assise au fond de la classe, à sourire, à essayer d’entrer en contact avec les migrants. Un jour, miraculeusement, cet homme est venu discuter avec moi. Il a accepté de me recevoir et d’être photographié si je préservais son anonymat. Je voulais néanmoins qu’on puisse s’identifier à sa situation. Le montrer chez lui permettait de lui donner une identité.


Nous étions dans sa cuisine et je lui ai proposé de le prendre en photo dans son lit, le visage dissimulé sous les couvertures.


Quand nous sommes entrés dans sa chambre, il n’y avait presque pas de meubles, aucun cadre accroché au mur, juste cette immense couverture aux couleurs du drapeau américain. Un symbole à la fois poignant et ironique. Cette couverture était-elle une protection ou un fardeau ? On m’a accusée d’avoir mis en scène la photo. C’était une coïncidence. J’aurais pris la photo de la même manière si son couvre-lit avait été beige ou gris.


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Cliquez sur l’image pour l’agrandir


Certaines de mes photos sur Brockton ont été exposées sur les murs de la ville. Celle-ci a trouvé sa place dans une rue qui mène au siège du gouvernement local. C’était une façon de questionner la place de cet homme dans notre ville et sur le chemin de la citoyenneté.


Dès qu’elle a été installée, un habitant m’a accusé de jeter de l’huile sur le feu, un autre m’a dit que cette photo lui donnait de l’espoir. C’est peut-être la force de ce cliché de générer un débat. J’aurais préféré que tous voient l’humanité qui se dégage du regard de ce migrant.


Cette photo m’a donné envie de continuer. C’était la première fois que je photographiais quelqu’un qui voulait être vu tout en restant caché. Aujourd’hui, je travaille sur les violences que subissent les migrants illégaux aux Etats-Unis. »


Propos recueillis par Camille Drouet

L’ensemble du reportage est à retrouver dans le numéro 4 de 6Mois.



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