9 février 2012

« Un village d’enfants et de vieilles »

Dans le numéro 2 de 6Mois, Roberta Valerio suit le retour au pays des "badanti", les dames de compagnies, aides ménagères et aides-soignantes venues de l’Europe de l’est pour s’occuper des personnes âgées en Italie. En Moldavie, leur départ massif pour l’étranger a bouleversé l’équilibre des villages. Photos : Andrea Diefenbach.



Pays le plus pauvre d’Europe, la Moldavie se vide de ses habitants. Un quart d’entre eux vivent aujourd’hui hors des frontières. Ils ont gagné l’Union européenne ou la Russie, en quête de travail. Parmi les femmes, beaucoup ont atterri en Italie où elles s’occupent des aînés qu’on ne sait plus bien à qui confier, faute de structures d’accueil suffisantes. Là-bas, on les appelle les badanti.

Francesco Vietti est chercheur à l’université de Gênes, en Italie. Comme Roberta Valerio, la photographe qui a suivi ces « dames de chevet » dans le numéro 2 de 6Mois, il s’est intéressé aux badanti lorsque sa famille a eu recours aux services de l’une d’entre elles. Ses recherches l’ont conduit à Pîrlita, un petit village moldave à la frontière roumaine. Pendant plusieurs mois, il a étudié les conséquences du départ en masse des femmes, mères et épouses. De ces trois années de recherches en Moldavie, il a tiré un livre, Il paese delle badanti (Le pays des badanti, non traduit en français), publié aux éditions Meltemi.

JPEG - 75.9 ko
Catalina et sa grand-mère, en Moldavie. Les parents de Catalina travaillent tous les deux en Italie.
©Andrea Diefenbach


Pourquoi avoir choisi de travailler sur la Moldavie ?
La Moldavie est une petite république d’Europe de l’Est, membre de l’Union Soviétique jusqu’en 1991, aujourd’hui coincée entre la Roumanie et l’Ukraine. Elle connaît une émigration massive unique en Europe : sur les quatre millions d’habitants, plus d’un million vit à l’étranger. Les Moldaves sont 90 000 en Italie (des femmes à près de 70%), mais il y a peu d’études sur l’histoire récente du pays et les Italiens n’en savent pas grand-chose.

Vous avez passé plusieurs mois dans un village nommé Pîrlita, à quoi ressemble-t-il ?
C’est un petit village de campagne à côté de la frontière roumaine. Pîrlita est un village d’enfants et de vieilles. Sur les 5000 habitants, 1000 ont émigré. La plupart des femmes âgées de vingt à cinquante ans sont parties pour l’Italie. À première vue, on se croirait dans un village rural typique : on travaille la terre, on garde les animaux, on prend l’eau au puits, on va à l’école à pied… Mais la migration est en train de changer les choses très rapidement. On peut parler d’un « village transnational », tant il est lié à l’Italie.

Pîrlita est-il un « No woman’s land » ?
Les hommes sont plus nombreux que les femmes à partir, et même lorsqu’elle s’en vont, les femmes restent présentes car elles deviennent le moteur du changement. Lorsqu’elles retournent chez elles avec l’argent gagné à l’étranger, les idées et expériences acquises à l’extérieur leur permettent de s’émanciper et de transformer les habitudes de la société patriarcale paysanne.

JPEG - 93.9 ko
Slavik, 15 ans, à Pâques, avec ses grands-parents et ses voisins. Sa mère est partie en Italie en 2004. Employée comme femme de ménage, elle envoie des colis et de l’argent pour lui payer un ordinateur et des cours d’anglais.
©Andrea Diefenbach


Les changements sont-ils visibles ?
Quand les familles changent, le village change aussi. Les migrants rénovent leur maison « à l’européenne » : elles semblent plus grandes, plus élégantes, plus modernes. Les premières voitures apparaissent sur les chemins de terre. La façon de s’habiller et de se coiffer des femmes qui reviennent d’Italie devient une référence pour celles qui sont restées et rêvent de partir. Les maisons sont envahies de produits italiens : pâtes, produits de beauté, souvenirs rapportés ou envoyés directement depuis l’Italie.

Parce que les migrants envoient de l’argent chez eux, on imagine souvent que l’émigration a un effet positif sur les villages. Qu’en est-il des effets pervers ?
La migration féminine met les familles en danger compte tenu de la difficulté de maintenir les rapports sentimentaux à distance. L’argent qui arrive au village provoque également de grandes différences entre ceux qui ont un parent à l’extérieur et les autres. Les prix augmentent et les enfants qui dépendent de l’argent envoyé depuis l’étranger abandonnent à leur tour l’idée d’étudier et de travailler en Moldavie.

JPEG - 101.2 ko
Gabi, 9 ans, et Marina, 16 ans, sont au téléphone avec leur père. Il travaille en Russie de temps en temps. Leur mère est partie en Italie. Elle leur envoie de l’argent, mais ce n’est pas régulier. ©Andrea Diefenbach


Comment les hommes réagissent-ils au départ de leur femme ?
Pas très bien. En Italie, le salaire moyen d’une badante est de 1000€, alors qu’un homme à Pîrlita gagne environ 100€ par mois en travaillant dans un magasin. Quand une femme gagne dix fois plus que son mari resté en Moldavie, la situation familiale change forcément. Sans compter que les hommes doivent s’occuper des tâches typiquement féminines, comme garder la maison et les enfants.

Y a-t-il des jalousies entre les familles de migrants et les autres ?
Celui qui réussit à l’étranger est admiré, mais aussi envié et jalousé. Quand les badanti rentrent chez elles, elles souffrent des critiques, des commérages et doivent prouver en permanence qu’elles sont « de bonnes mères et de bonnes épouses ». Mais les familles de badante ne sont pas les plus riches du village. Les figures les plus importantes sont celles qui sont restées et ont profité de la privatisation pour récupérer un peu de pouvoir politique, comme le maire ou les petits patrons.

Propos recueillis par Mathilde Boussion



La photographe

Andrea Diefenbach est une photographe allemande, née en 1974. En 2008, en reportage dans une salle de classe à Cirpesti, un petit village au sud-est de la Moldavie, elle est saisie par la scène qui se déroule sous ses yeux : alors que l’instituteur vient de demander aux élèves lesquels avaient des parents en Italie, les deux tiers des petites mains de la classe se sont levées. Les deux années suivantes, jusqu’en 2010, elle retourne plusieurs fois en Moldavie pour travailler sur le projet Country without parents (Un pays sans parents). L’intégralité du projet est visible sur son site internet : www.andreadiefenbach.com



Trait de s?paration

Lire aussi :

Trait de s?paration
Trait de s?paration
Trait de s?paration

Version imprimable de cet article Version imprimable
Partager


En librairie

N°13 - PRINTEMPS 2017

DES BÊTES ET DES HOMMES


Enquête LE BUSINESS DE LA FOURRURE

Photobiographie ERDOGAN LE SULTAN

Portfolio L’APPEL DE LA VOLGA

Septembre 2017

trait de séparation

Les coulisses d'une photo, racontées par son auteur

Reportages, enquêtes, coups de coeur de la rédaction

Au micro de 6Mois, des lecteurs réagissent à une histoire publiée dans la revue

Chaque mois, le libraire Marc Pussemier conseille un livre de photographie