23 mars 2011

Un week-end à Benghazi

Eric Bouvet

Parti pour la revue "6 mois" à Benghazi (Libye), Eric Bouvet, photographe de l’agence VII, était jusqu’à dimanche l’un des rares journalistes présents dans la ville menacée par les forces de Khadafi. Il raconte son week-end à Benghazi, avant et après le déclenchement de l’intervention multinationale.



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© Eric Bouvet /VII pour "6 mois"

Samedi matin, une rumeur flotte dans l’hôtel Uzu, de Benghazi : l’armée de Kadhafi serait aux portes de la ville. La veille, elle était à 80km… Panique, tout le monde fuit, les rues se vident. Un avion militaire - un mig ? - s’écrase sous nos yeux. A quelques centaines de mètres du crash, des combattants rebelles stoppent la circulation. Ils sont dans un état d’excitation extrême. Ça crie, ça panique… Les chars de Kadhafi sont à 300 mètres.

Des rafales d’armes automatiques crépitent. Une roquette siffle et éclate un peu plus loin. Quelques hommes d’une quarantaine d’années sont armés de Kalachnikov, des dizaines de jeunes de moins de 20 ans n’ont pour seules armes que des cocktails Molotov ou des couteaux. Pour préserver leur ville, leur quartier, leur maison, ils sont prêt à donner leur vie dans un combat inégal. Des gamins, abrités derrière un mur, ont peur : ils sont prêts à attaquer les chars avec leurs bouteilles de Coca Cola transformées en explosif.

Les tanks de l’armée libyenne entrent en action, tirent, font place nette. Derrière eux, des dizaines de pick-up lourdement armés et des centaines d’hommes remontent l’avenue principale en un rien de temps.

Les « chebabs », les « jeunes » combattants rebelles, sont coincés. Tout déplacement est impossible : les rues transversales sont arrosées par des tirs de roquettes et d’armes. Le pilonnage dure environ deux heures. Tout est figé.

Qui ? Pourquoi ?

Puis, brutalement, j’entends des cris de victoire. A ma grande surprise, je vois les chars se replier. Les tirs cessent, la foule descend dans les rues. D’un coup, la situation désespérée est renversée. A pied, les jeunes se mettent à poursuivre en courant le convoi des forces de Khadafi, replié à moins d’un kilomètre.

Sur un pont, à découvert des roquettes et des tirs arrêtent la progression des jeunes. Pas pour longtemps : armés d’un bâton, d’un couteau, d’une grenade, d’un chargeur d’arme, d’une roquette, ils reprennent leur course sur plusieurs kilomètres. C’est ahurissant. Jusqu’à la fin de la matinée, des voitures civiles prennent le relais pour poursuivre la colonne de chars.

Dans une maison, une douzaine de corps en uniforme enchevêtrés les uns sur les autres au pied d’un mur criblé de balles, trois autres sont alignés à terre dans la cour. Il y a eu des exécutions. Qui ? Pourquoi ?...

Dans la nuit de samedi, des avions Français bombardent une quarantaine de cibles.

Dimanche, au petit matin, la route est déserte : il y a plus de chars et de blindés calcinés sur le bord de la route que de véhicules civils en mouvement… A une quarantaine de kilomètres de Benghazi, les frappes aériennes détruisent les véhicules abandonnés par les troupes loyales au régime. Des corps calcinés jonchent les fossés.

Puis, au détour d’un tournant, apparaissent des dizaines de voitures civiles mêlées à des pick-up équipés de mitrailleuse lourde et d’armement anti-aérien. Ensemble, civils en costume et combattants rebelles repartent à la poursuite de la colonne en fuite. La folle course se poursuit à travers les fumées des véhicules incendiés deci delà. Jusqu’au kilomètre 60, où un déluge de fer et de feu stoppe la colonne des révoltés de Benghazi. Il est treize heure, ce dimanche.

Eric Bouvet


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Eric Bouvet à Benghazi


Trait de s?paration
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