4 septembre 2013

Visa pour l’Image

Une sale histoire

Depuis un an, la photographe américaine Sara Lewkowicz suit le quotidien de Maggie, vingt ans, victime des violences de son petit-ami. Ses images sont exposées au Couvent Sainte-Claire, à Perpignan.



JPEG - 76.7 ko
© Sara Lewkowicz

C’est une sale histoire. Celle d’un couple qui se fracasse, d’un homme qui tente d’étrangler sa petite amie pour un mauvais regard, une jalousie. Il la pousse violemment contre le four de la cuisine, hurle des insanités, balance des chaises sous le regard effrayé d’une petite fille. Une photographe est là, elle shoote. C’est une sale histoire, de celle qu’on n’aime pas regarder en face, mais Sara Lewkowicz veut témoigner. Selon les Nations-Unies, dans le monde, une femme sur trois est battue, violée ou maltraitée par son partenaire. « Ça se passait sous mes yeux, c’était d’une violence inouïe. Je devais en faire quelque chose. »

Sara Lewkowicz est un petit bout de femme aux yeux bleus et ronds, trente ans et des brouettes. Étudiante en photojournalisme à Athens, dans l’Ohio, elle avait décidé de travailler sur le récidivisme et sur la difficulté, pour les ex-détenus, de se réinsérer dans la société américaine. Elle avait repéré Shane dans une foire, en septembre 2012 : avec ses tatouages partout sur le corps, elle ne pouvait pas le rater. Elle lui a expliqué son projet, il a accepté : « Je crois qu’il était surpris que quelqu’un veuille écouter ce qu’il avait à dire. Il avait passé la majeure partie de sa vie en prison pour trafic de drogue, vols, etc. » Shane lui a présenté sa copine, Maggie, maman de deux enfants issus d’une relation précédente. Il avait trente-et-un ans, elle dix-neuf. « Cette différence d’âge attirait l’attention mais sinon, ils avaient l’air très heureux ensemble. » Ce soir-là, les trois se sont promis de se revoir.

La photographe leur rend visite trois fois, passe des coups de fil pour prendre des nouvelles, échange des textos. Jusqu’à ce soir de novembre, où le couple se dispute âprement. Après une soirée dans un bar, la violence éclate. Shane frappe Maggie. Sara Lewkowicz réussit à subtiliser son téléphone portable, dans sa poche, et le passe aux deux autres adultes présents pour qu’ils appellent la police. Elle prend des photos, en rafale, capte la brutalité de cet instant suspendu, dans cet endroit confiné qui pue le danger. Lorsque les policiers arrivent, ils embarquent Shane. Il risque cinq à dix-sept ans d’emprisonnement pour violences conjugales et manquement aux obligations de sa mise à l’épreuve. Maggie est perdue.

« Elle ne voulait pas porter plainte. Dans le cadre des violences conjugales, c’est facile de se dire : “ce n’était pas si grave”. Mais je lui ai montré les photos, je voulais qu’elle voie que si, c’était grave. » Le projet de Sara Lewkowicz se déplace, elle abandonne l’histoire de Shane pour se concentrer sur celle de Maggie. Elle veut « appréhender les violences domestiques non comme un acte de violence isolé mais comme un processus de destruction de la personne. » Maggie accepte.

Voyeurisme ?

Sous le choc, la jeune femme déménage à Anchorage, en Alaska, où le père de ses enfants est basé. Zane est militaire. Ils se sont rencontrés quand ils avaient quatorze ans, il l’avait invitée à un rodéo. Mais il l’avait trompée et Maggie était partie. Quand elle le retrouve, tout est à reconstruire : confiance en l’autre, confiance en soi. L’objectif de Sara Lewkowicz saisit les moments de doute, les disputes, mais aussi l’indéfectible complicité, et le sourire d’enfants qui vont mieux.

JPEG - 60.1 ko
© Sara Lewkowicz


Ses premières photos sont publiées sur LightBox, le blog photo du Time, en février 2013. Contre toute attente, beaucoup de commentaires, sur les plus de 1800 publiés, accusent Sara Lewkowicz de voyeurisme et Maggie d’attentisme. « Soyons clairs : il y avait d’autres adultes dans la pièce pour appeler la police. J’ai fait ce que j’avais à faire. Ce qui me choque, c’est que personne n’accuse Shane de quoi que soit. Ça vous paraît normal ? » Dans le livre d’or mis à la disposition du public devant son exposition, à Perpignan, les premiers mots parlent eux aussi de « voyeurisme » et de «  télé-réalité  » : « Je ne comprends pas. Comment peut-on scruter des corps en charpie à l’autre bout du monde et refuser de voir les atrocités qui ont lieu dans la maison de nos voisins ? »

Quand elle est arrivée au Couvent Sainte-Claire et qu’elle a découvert ses images suspendues sur les vieilles pierres, elle s’est mise à pleurer. Elles n’avaient jamais été exposées, « enfin, ailleurs que chez ma mère », précise la photographe en essuyant ses larmes de joie. Elle veut continuer à suivre Maggie et ses enfants, témoigner de leur reconstruction : « Il n’y aura pas de happy end, mais je suis optimiste. Elle au moins, elle a réussi à quitter l’homme qui la violentait. » Cela prendra des mois, des années : « Je me demande souvent ce que deviendra sa fille quand elle aura quinze ans : aura-t-elle des relations saines avec les hommes ? »

Elle voudrait aussi montrer ses images dans les collèges, pour sensibiliser les adolescentes : «  Je veux qu’elles comprennent qu’un mec qui tatoue leur nom sur le cou, ce n’est pas romantique, c’est effrayant. »

Marion Quillard

« Shane et Maggie : portrait d’une violence domestique », de Sara Lewkowicz, lauréate du Prix de la ville de Perpignan Rémi Ochlik 2013.
Un reportage exposé au Couvent Sainte-Claire, rue Général Derroja, à Perpignan, jusqu’au 15 septembre.



Trait de s?paration
Trait de s?paration
Trait de s?paration

Version imprimable de cet article Version imprimable
Partager


En librairie

N°13 - PRINTEMPS 2017

DES BÊTES ET DES HOMMES


Enquête LE BUSINESS DE LA FOURRURE

Photobiographie ERDOGAN LE SULTAN

Portfolio L’APPEL DE LA VOLGA

Septembre 2017

trait de séparation

Les coulisses d'une photo, racontées par son auteur

Reportages, enquêtes, coups de coeur de la rédaction

Au micro de 6Mois, des lecteurs réagissent à une histoire publiée dans la revue

Chaque mois, le libraire Marc Pussemier conseille un livre de photographie