20 avril 2018

Violence ordinaire

Anthony Micallef

Chaque semaine, un photographe raconte l’une de ses images qui l’a marqué. Anthony Micallef a suivi le service de protection des mineurs d’un commissariat en région parisienne. Un reportage qui montre un quotidien fait d’humain et de terrain.



« Prendre la température. C’est la raison qui conduit ce mercredi le groupe de protection des mineurs du commissariat de Saint-Germain-en-Laye à la porte de cet appartement en rez-de-chaussée. Une jeune femme brune arrive au même moment, visiblement sous le choc. Son ex-mari l’accuse de mauvais traitements sur leurs filles de 3 et 5 ans, dont elle a la garde. Il a déposé plainte.

La jeune femme revient de l’école où elle n’a pas trouvé ses filles. « Emmenées par la police  », lui a dit la directrice. Sous l’escalier qui abrite les bicyclettes de ses enfants, elle est totalement désemparée face aux policiers. « Vous n’avez pas le droit de me prendre mes filles  », répète-t-elle en boucle. La chef de service lui demande si elle accepte de nous laisser entrer. Dans ce genre d’affaires, prendre la température du logement est primordial. C’est le début de l’enquête. Il faut observer les lieux, recueillir des éléments qui peuvent être dans le décor pour comprendre dans quel environnement vivent les fillettes.

Cliquez sur l’image pour l’agrandir : Elle refuse. La colère et la détresse se lisent sur son visage. « C’est dans votre intérêt », lui glisse la policière. En l’absence de mandat, un accord express de l’occupant est nécessaire pour pénétrer dans le domicile. La mère n’en démord pas. Il faut trouver les mots pour surmonter l’obstacle, désamorcer le conflit par la parole. On sous-estime l’importance de ces moments, moi le premier. Cela fait partie de la mission des gardiens de la paix. Après plusieurs minutes, elle nous ouvre enfin sa porte.

C’est ma deuxième semaine d’immersion au commissariat de Saint-Germain-en-Laye. Je l’ai choisi parce qu’il est représentatif du quotidien de la police ordinaire. Un quotidien fait de patience, d’usure et de moments comme celui-ci : des non-évènements pour les médias, pas spectaculaires, mais un combat quotidien pour ceux qui les vivent. Je ne suis pas au cœur d’une cité violente, autour de moi il n’y a pas de gros calibres ou de voitures en feu mais malgré tout j’ai l’impression d’être dans une fiction. Un spectateur de scènes de vie. Mon malaise doit se ressentir. Difficile d’intervenir, d’interrompre la conversation pour me présenter. J’imagine qu’on pense que moi aussi je viens prendre la température. »

Propos recueillis par Clara Hesse



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