12 mars 2012

Vivian Maier, une vie révélée

En 2009, le hasard mettait au jour les images d’une inconnue, Vivian Maier. Durant un demi-siècle, cette gouvernante d’enfants de Chicago pressa le déclencheur de son Rolleiflex pour saisir des images dignes des plus grands noms de la photographie de rue. Vivian Maier est morte dans l’anonymat, ses clichés font aujourd’hui le tour du monde.



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Vivian Maier, Courtesy of Vivian Maier Prints Inc.

La première fois qu’un journal a imprimé le nom de Vivian Maier, ce fût pour annoncer qu’elle était morte. En sa 83ème année, cette dame d’origine française, résidant à Chicago depuis un demi-siècle, s’éteignit en paix un lundi de printemps. C’était en 2009. Depuis, malgré l’application opiniâtre qu’elle mit, sa vie durant, à soigner son invisibilité, Vivian Maier est devenue une légende.


Célibataire, sans enfant, Vivian Maier faisait profession d’élever ceux des autres. Accessoirement, et dans le plus grand secret, cette photographe amateur produisit des dizaines de milliers de clichés d’une exceptionnelle sensibilité. Des années 1950 jusqu’aux années 1990, elle consacra chaque seconde de liberté à épingler un instant, un geste ou un regard dans l’ombre veloutée d’une chambre noire.


Aujourd’hui exhumées, ses photos composent une œuvre superbe et émouvante, rivalisant avec les plus grands noms de la street photography américaine comme de la photo humaniste à la française, aux confluences d’un Edouard Boubat et d’une Lisette Model, d’une Diane Arbus et d’un Willy Ronis.

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Vivian Maier, Courtesy of Vivian Maier Prints Inc.


De l’existence de Vivian Maier, on ne sait pas grand-chose, sauf que sa vie est une affaire de boîtes. Se présentant à un entretien d’embauche en 1987, elle annonce la couleur à ses futurs patrons : « Je viens avec ma vie, et ma vie est dans ces cartons ». A la fin, 200 caisses, qu’elle trimballera avec elle, de famille en famille, de garages en boxes de stockage, jusqu’à l’âge de la retraite et du dénuement. A l’intérieur, menus effets, courriers, livres et journaux découpés. Surtout, boîtiers des appareils, un modeste Kodak Brownie pour commencer, puis des Rolleiflex, un Leica et toutes sortes de reflex avec lesquels elle réalise plus de 100 000 clichés, des négatifs en noir et blanc et parfois en couleurs, quelques tirages, beaucoup de pellicules encore embobinées dans le secret de leur étui. Des photos de rue qui racontent plus que le pittoresque d’une époque, de ces glorieuses années de l’après-guerre où elle est l’une des premières à poser un regard sur les humbles et les moches, des dames en bigoudis, des bourgeoises le cou ceint de renards morts, un gros enfant et son canari miniature, ses contemporains noirs. Des bouts de vie surréalistes ou des compositions graphiques jusqu’à l’abstrait. Beaucoup de gosses, comme chez le Doisneau des fortifs, des enfants sales au jarret osseux, jouant d’un rien, qui poussent le rire à fleur de larmes. Des photos d’Amérique et d’ailleurs, New-York et surtout Chicago, des paysages et des gens cueillis au fil de ses voyages, l’Egypte d’avant Nasser, l’Europe de l’Est et l’Amérique latine mais aussi la France montagnarde et rugueuse de la vallée du Champsaur, dont Vivian est originaire par sa mère. Des clichés dont la somme raconte, en creux, une femme moderne et seule, féministe et de gauche, le visage sévère, l’œil ironique. Un regard bienveillant, qui souvent s’amuse mais jamais ne moque. Une femme qui se capture parfois au détour d’un reflet mais ne fait jamais sa jolie. Un mystère, en somme.

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Vivian Maier, Courtesy of Vivian Maier Prints Inc.


De tout cela, personne n’aurait jamais rien su si John Maloof n’était pas passé par là. On est fin 2007. Maloof est un jeune agent immobilier de 25 ans, historien amateur, qui court les brocantes et les vide-greniers depuis une jeunesse banlieusarde gênée aux entournures. Dans une vente aux enchères, il achète un carton rempli de matériel photographique ancien, pensant y dénicher quelques illustrations pour un livre d’histoire de son quartier qu’il s’apprête à publier. Une première exploration le déçoit : aucune image de Portage Park parmi les quelque 30000 négatifs et les dizaines de tirages. Dépité, il remise le tout au fond d’un placard. Puis se ravise. Quelque chose le touche, dans ces images anonymes extirpées des années 1950, ces portraits de clodos crasseux, ces gamins noirs serrant des poupées blondes dans l’Amérique ségrégationniste, les mollets dodus de ces femmes simples serrés en gros plan, ces vieux amoureux assoupis l’un sur l’autre sur les bancs de bois d’un antique autobus.


Ce quelque chose chuchote à Maloof qu’il ferait bien de sortir les photos du placard. L’agent immobilier, que la crise a désœuvré, exhume les négatifs. Il les numérise par centaines, avant de s’atteler aux milliers de pellicules encore embobinées. Il contacte la maison d’enchères qui lui a vendu le carton pour pister la trace des autres boîtes, retrouve les acheteurs un à un, leur rachète leur lot. Bien sûr, il cherche à savoir qui est la mystérieuse photographe, dont il devine le visage, impressionné sur la pellicule 30 ou 40 ans plus tôt au hasard de l’un de ses autoportraits. On lui répond que la dame, âgée, est malade. Qu’il ne faut pas la déranger. On lui tait son identité. Il ne cherche pas plus loin - pour le moment.

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Vivian Maier, Courtesy of Vivian Maier Prints Inc.


Pour financer ses recherches, Maloof, qui a créé des pages spéciales sur les réseaux sociaux, se résout à vendre des morceaux de pellicule sur ebay. Un seul lot lui échappe : Jeff Goldstein, un autre coureur de brocantes, a mis la main sur un dixième des photos de Vivian Maier (Maloof possède les autres 90%). Subjugués, l’un et l’autre vont s’employer à faire vivre leur trésor.


Au printemps 2009, Maloof finit par découvrir au fond d’un carton l’enveloppe d’un labo photo portant un nom : Vivian Maier. Il tape le nom sur Google et reçoit, en guise d’unique et ironique réponse, un avis de décès paru quelque jours plus tôt dans le Chicago Tribune : Vivian Maier vient de mourir, à l’âge de 83 ans. « Seconde mère de John, Lane et Matthew, dit la nécrologie, cet esprit libre apporta une touche de magie dans leur vie et dans celles de tous ceux qui la connurent. Toujours prête à les conseiller, à donner son avis ou à tendre une main secourable. Critique de film et photographe extraordinaire. Une personne vraiment unique, qui nous manquera beaucoup et dont nous n’oublierons jamais la vie formidable. » Les frères Gensburg, que Vivian a élevés de 1956 à 1972, ont pris soin d’elle dans ses dernières années. Ce sont eux qui l’ont logée et soignée lorsqu’elle a glissé sur une plaque de verglas, en décembre 2008. Eux aussi, qui ont pris soin du reste de ses archives, ces fameuses boîtes stockées dans un entrepôt et promises à la décharge. Eux, enfin, qui ont dispersé ses cendres dans le petit bois où elle aimait les entraîner, gamins, cueillir des fraises sauvages.

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Vivian Maier, Courtesy of Vivian Maier Prints Inc.

Maloof les contacte et découvre un bric-à-brac qui raconte une vie, annuaires obsolètes, horaires de chemin de fer périmés, milliers de coupures de presse soigneusement reliées dans des classeurs et un demi-siècle de correspondances. Des lettres qui reconstituent l’itinéraire de Vivian, comme un puzzle. Du temps des Gensburg, Vivian avait transformé sa petite salle de bain en chambre noire pour y développer ses films. Son contrat achevé, elle dut renoncer à ce luxe, les bobines s’amoncelèrent faute d’argent pour payer les frais de laboratoire. Photographe compulsive, elle ne renonça pourtant pas à arpenter la ville, son appareil éternellement pendu à son cou.


Jamais cet esprit fier et fort, cette intellectuelle aux lectures choisies et à la démarche lestée par des souliers d’homme, qui aimait voyager seule et visionner des films d’art et essais, jamais cette femme affranchie et cultivée qui collectionnait les livres de photo et se tenait au fait de l’actualité culturelle ne montra ses clichés. Pourquoi ? Cette réponse-là, Vivian Maier l’a emportée avec elle, dans le petit bois aux fraisiers sauvages.




Marion Festraëts


Le site de John Maloof consacré à Vivian Maier : www.vivianmaier.com
Le site de Jeffrey Goldstein : www.vivianmaierprints.com


Les photos de Vivian Maier seront exposées à Londres l’occasion du London Festival of Photography, au mois de juillet.
Plus d’infos ici



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Commentaires Comments
  • Un bel hommage à une artiste qui continue à nous émouvoir. A la recherche des racines maternelles de Vivian MAIER,John MALOOF a fait un court séjour à Saint Julien en champsaur (Hautes Alpes)en juillet 2011.Il a offert à la commune 48 clichés, dont 8 auto-portraits de l’artiste.
    L’association Vivian MAIER et le Champsaur les expose régulièrement

    Association Vivian MAIER et le Champsaur 11 juin 2012 13:49
    Trait de séparation
  • C’est bien. vous avez un peu enjolivé l’histoire et les personnages, mais Vivian mérite une telle empathie.
    Si les propriétaires américains du fonds Vivian Maier privilégient, ce qui est bien normal, sa très brillante et abondante production de street photography à New-York et à Chicago, nous nous employons à mettre en évidence sa chronique française réalisée dans les Alpes, et tout particulièrement dans la vallée du Champsaur : un témoignage inestimable de la vie rurale (la country photography) au milieu du XX° siècle. Une exposition l’an passé et une autre cette année invitent à apprécier son oeuvre.

    Les Amis de Jeanne Bertrand et Vivian Maier

    15 mars 2012 23:40
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