12 septembre 2014

Vox photographie

Dysturb, Me-Mo, Guerrilla Slideshow…. Fatigués d’entendre que leur profession va mal, les photographes s’organisent pour montrer leurs images en dehors des sentiers battus



Ils ont la trentaine, parfois moins, détestent le mot « crise » et préfèrent l’action au bavardage. Lassée des oiseaux de malheurs qui prédisent la fin du photojournalisme, une nouvelle génération de photographes organise la résistance avec entrain. Collectifs, collègues, bandes de potes, ils se jouent des codes pour montrer leurs images malgré l’effondrement des canaux de diffusion traditionnels. Leurs terrains de jeu sont les jardins publics, la rue, Internet. Leur tremplin : les réseaux sociaux et le bouche à oreille.

« La crise ? Ça nous motive ! »

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©Dysturb


Né il y a six mois dans la tête du photographe Pierre Terdjman, le réseau #Dysturb veut secouer le monde à coup d’affiches quatre par trois. Co-pilote de l’aventure, Benjamin Girette raconte le jour où son camarade, de retour de Centrafrique, lui a « présenté » le projet : « Pierre est arrivé chez moi avec un rouleau de photos imprimées en format géant sous le bras. Il me dit : ‘Viens on va les coller en bas de la rue’. » Il pleut ce soir-là sur Paris. Le duo n’a pas d’escabeau. Les trublions finissent sur les épaules d’un groupe d’inconnus. « Ils nous ont demandé ce qu’on faisait, ça leur a plu, ils sont venus filer un coup de main, se souvient Girette. L’idée, c’est de créer un nouveau dialogue avec le public. Quand on voit ça, on se dit que c’est réussi. »

Le duo s’étoffe bientôt, et placarde sur les murs de la capitale des photos tirées de reportages aux quatre coins du monde. Rarement les leurs. « On n’est pas là pour faire de l’autopromotion, précise Benjamin Girette, mais pour montrer la diversité de la production. Les gens n’ont que le mot crise à la bouche. La réalité, c’est qu’il n’y a jamais eu autant de reportages ! » Partout où ils passent, leur initiative suscite l’enthousiasme. La police parisienne se montre accommodante. L’imprimeur ferme volontiers les yeux sur quelques factures. Ils sont invités à Sarajevo, Lyon, New York, Toronto… Depuis sa création, le groupe, qui compte une dizaine de membres actifs, a collé plus d’une centaine d’affiches.

A l’occasion de la 26e édition du festival Visa pour l’image, le réseau #Dysturb a de nouveau sorti colle, seaux, brosses et affiches avant de partir à l’assaut de la vieille ville de Perpignan. Amusés par le manège, des passants s’arrêtent, interrogent : « C’est la Tchétchénie, ça ? On dirait le Maroc ! » Apprécient : « D’habitude y’a des peintures qui veulent rien dire. Là, au moins, y’a une histoire. » Seule difficulté : obtenir l’autorisation des grandes agences d’afficher les photos diffusées par celles-ci. A défaut, le réseau s’expose à des poursuites. Le géant Getty a cédé pendant le festival. Reuters, AP et AFP sont encore sur la réserve.

« Arrêtons de nous prendre au sérieux »

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Édition 2013 du Guerrilla Slideshow à Perpignan ©Ali Arkady / VII


Certains membres de #Dysturb se sont rencontrés en couvrant les Printemps arabes. A leurs côtés, Christophe Bangert, 36 ans, fait figure de vétéran. Traditionnellement, les générations de photojournalistes se forment au gré des conflits. Il y eu le Vietnam, le Salvador, la Bosnie… Bangert est de la génération Irak. Entre 2005 et 2007, il se rend régulièrement dans le pays en guerre civile pour le New York Times. L’été suivant sa dernière mission là-bas, il part sillonner l’Afrique en Land Rover. Quatorze mois sur la route, 60 000 kilomètres, 36 pays traversés du Maroc à l’Egypte via l’Afrique du Sud.

Vendredi dernier, ce même Land Rover trônait dans les jardins du Palais des Congrès de Perpignan, un projecteur à diapos vieux de vingt ans en guise de royal armement. Photographe allemand, Christoph Bangert ne mène aucune croisade. Lassé d’entendre ses confrères critiquer les projections officielles, il veut juste « qu’on arrête de se plaindre ». Pour la deuxième année consécutive, il a conduit de Cologne à Perpignan pour déployer son opération « Guerrilla slideshow » : une projection au clair de lune, sans autorisation et surtout « sans commentaires, sans musique larmoyante et sans récompenses à la fin ».

Posé sur l’herbe, un tapis de couvertures s’étale face à un écran de papier. Une soixantaine de personnes sont là, pour voir quelque chose de « frais », « différent », « simple ». Bangert présente les travaux de quelques amis : l’Amazonie de Mads Nissen, la place Maidan d’Anastasia Taylor-Lind, les poissons multicolores de David Hettich… Et le cliquetis du projecteur mécanique. Sur l’assemblée flotte un silence religieux.

« Nous mourons d’envie de raconter des histoires »

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Octobre 2013, enterrement de combattant kurdes en Syrie. Le photographe, Fabio Bucciarelli, est co-fondateur du magazine Me-Mo. ©Fabio Bucciarelli


Moins iconoclastes que leurs camarades de #Dysturb mais déterminés, comme eux, à s’affranchir des limites de la presse traditionnelle, le quintette de Me-mo a choisi Internet pour raconter des histoires à sa manière. Me-Mo aka Memory in motion, La mémoire en mouvement, est le nom d’un magazine en ligne dont le premier numéro devrait paraître le mois prochain. Mêlant textes, vidéos et photos, le trimestriel sera vendu cinq euros.

A l’origine du projet, cinq jeunes photographes en pleine ascension. A 30 ans à peine, la plupart ont déjà raflé les plus prestigieuses récompenses de la profession : prix Pulitzer pour Manu Brabo, Robert Capa Gold Medal pour Fabio Bucciarelli, World Press Photo pour Guillem Valle…. Tous travaillent périodiquement avec de grandes agences et des magazines respectés. Mais tous sont photographes indépendants et peinent à financer leurs reportages. Leur manifeste, à la veille du lancement de la plateforme, tient en une ligne : « Nous mourons d’envie de raconter des histoires qui sans cela resteraient invisibles. »

Mathilde Boussion



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