N°17 - PRINTEMPS 2019

ombre
>

Edito

Des moutons paissent, immobiles, à l’ombre des cheminées, dans une grise prairie de Mongolie- Intérieure. Les usines chimiques ont tellement pollué le sol qu’aucun animal ne peut plus s’y nourrir. Alors, sur cette terre pelée de Chine, les autorités ont posé des brebis en toc. L’image de ces statues dans un paysage sans soleil est l’une des plus puissantes prises par le photographe Lu Guang, témoin du désastre environnemental et humain en Asie. L’homme au sourire malicieux naît en Chine en 1961, à la fin de la grande famine qui a fait des dizaines de millions de morts en trois ans. Ouvrier dans une usine de soierie, il se prend de passion pour la photo et monte un petit studio. Six ans durant, il tire les portraits des travailleurs endimanchés de sa ville, Yongkang. Mais Lu rêve de voir plus loin. Il entame des études à l’Académie des beaux-arts de Pékin, et réalise l’impact que peuvent avoir les images dans un empire où les journalistes ont si peu de liberté avec leurs mots.


À la mort de Mao, en 1976, le pays, sorti exsangue de la révolution culturelle, s’est lancé dans une course industrielle qui le hisse, en trois décennies, au rang de deuxième puissance mondiale. La croissance est le graal, la conscience écologique inexistante. Lu Guang tombe sur des régions peuplées de milliers d’usines chimiques et toxiques. La pollution est comme une épidémie. Les cas d’enfants malades ou handicapés se multiplient. Dans la province du Henan, il aperçoit un paysan qui s’apprête à jeter dans une poubelle le corps sans vie d’un nourrisson. L’homme explique qu’une ouvrière a abandonné son bébé infirme. Le photographe le supplie de l’enterrer décemment et le regarde creuser un trou dans son champ. Dans cette même province rurale de l’Est, il s’aperçoit que jusqu’à 80 % des habitants de certains villages sont atteints par le VIH. Paysans pauvres, ils ont été contaminés en donnant leur sang en échange de quelques yuans. Le médecin qui a révélé le scandale est interdit de sortie du territoire, des militants sont arrêtés.


Horrifié, Lu photographie des corps squelettiques et des orphelins éplorés. En 2004, ses images, récompensées par le World Press Photo, font la une des médias chinois et obligent le gouvernement à réagir. Des centaines d’officiels arpentent la région pour identifier les besoins des victimes. Lu Guang dévoile un autre scandale l’année suivante, avec ses images bouleversantes des « villages du cancer ». Dans le Shanxi, 50 habitants sur 2 000 sont malades à cause de l’eau du robinet, polluée par les usines voisines. Les autorités allouent des traitements et des aides, prennent en charge des enfants déformés, creusent des puits plus profonds pour trouver de l’eau propre, mais quand le photographe pousse les portes des maisons des années plus tard, tous les cancéreux sont morts. « Je ne me considère pas comme un militant mais plutôt un volontaire, un travailleur pour la cause de l’écologie, dit-il alors. C’est ma mission, mon combat, je suis convaincu d’être du bon côté de l’humanité face à des industriels qui continuent à frauder. » Plusieurs fois arrêté et menacé, il s’installe à New York avec sa famille, mais continue inlassablement d’arpenter les provinces qu’il a photographiées, pour mesurer les évolutions.


La « guerre à la pollution » déclarée par le gouvernement chinois ces dernières années le remplit d’espoir. Investissements colossaux dans les énergies renouvelables, contrôles et inspections sur le terrain… Des programmes certes insuffisants, mais radicaux, pour enfin protéger l’environnement de la nation la plus nombreuse de la planète. En concevant ce dossier sur l’Orient extrême, nous avons pensé au travail de Lu Guang. Et puis, fin octobre 2018, il a disparu dans le Xinjiang, cette province du nord-ouest de la Chine où la population, à majorité musulmane, est soumise à une répression et à une sinisation sans précédent de la part de Pékin. Son épouse a appris qu’il avait été arrêté par les autorités locales. À l’heure où nous bouclons ce numéro, elle est toujours sans nouvelle de lui •

Léna Mauger et Marion Quillard

barre

Version imprimable de cet article Version imprimable
Partager
En librairie

6MOIS N°18 - AUTOMNE 2019

Avec nous le déluge

trait de séparation

Les coulisses d'une photo, racontées par son auteur

Reportages, enquêtes, coups de coeur de la rédaction

Au micro de 6Mois, des lecteurs réagissent à une histoire publiée dans la revue

Chaque mois, le libraire Marc Pussemier conseille un livre de photographie