9 mars 2020

Jeune femme en feu

Valentina Sinis

>

Daroon, 20 ans, est assise dans le salon de la maison familiale à Ranya, ville du Kurdistan irakien près de la frontière iranienne. C’est la plus belle pièce de la maison, celle que l’on réserve aux invités. Trois semaines plus tôt, la jeune femme a tenté de s’immoler par le feu. Un tiers de son corps a été gravement brûlé. Après plusieurs interventions chirurgicales, elle vient de rentrer chez elle.


Deux ans plus tôt, Daroon s’est mariée. « Pas vraiment contre son gré, mais pour se conformer aux attentes familiales et aux pressions de la société », raconte la photographe italienne Valentina Sinis. Le mari est un garçon du quartier. Un type correct, mais elle ne l’a pas choisi. « Elle qui souhaitait devenir enseignante interrompt ses études ». Dans la série The Broken Princess (La princesse brisée), la photographe s’intéresse aux destins de ces femmes kurdes qui ont essayé de périr par les flammes. Bloc opératoire, rééducation, retour à la vie quotidienne… elle documente leur lente et douloureuse reconstruction. « Au Kurdistan, il y a un attachement symbolique et culturel au feu : c’est pourquoi de nombreuses femmes l’utilisent pour mettre fin à leur existence, analyse Valentina Sinis. De plus, l’essence est présente dans tous les foyers et donc facilement accessible. »


Pas encore mère mais déjà piégée dans son mariage, malheureuse et rêvant d’indépendance, Daroon tente vingt fois d’en finir, jusqu’à ce jour de novembre 2019, où elle décide de mettre le feu à son corps, chez elle, en présence de son époux. Depuis, soutenue par ses parents, elle a divorcé. Son père l’amène tous les jours à sa rééducation. Il a aussi dépouillé la petite épicerie familiale de ses étagères pour construire des équipements afin que sa fille s’exerce aussi à domicile.


Son geste a été une tragédie pour toute la famille, ses six frères et sœurs. Le jour où elle a tenté de s’immoler, l’un d’eux passait la frontière entre la Turquie et la Grèce, touchant du doigt son rêve d’Europe. Il a rebroussé chemin. « Daroon ne voyait pas d’autre moyen pour retrouver plus de liberté. Quand elle aura récupéré l’usage de ses mains, elle reprendra le chemin du lycée. »


Camille Drouet


Le travail de Valentina Sinis est à découvrir sur son site Internet et son compte Instagram.

barre

Version imprimable de cet article Version imprimable
Partager
En librairie

6MOIS N°19 - PRINTEMPS/ÉTÉ 2020

Brésil, le vertige

trait de séparation

Les coulisses d'une photo, racontées par son auteur

Reportages, enquêtes, coups de coeur de la rédaction

Au micro de 6Mois, des lecteurs réagissent à une histoire publiée dans la revue

Chaque mois, le libraire Marc Pussemier conseille un livre de photographie