26 avril 2019

Place Grenette

Pierre Morel

Chaque semaine, un photographe raconte l’une de ses images qui l’a marqué. Il y a onze ans, Pierre Morel documentait en amateur les manifestations dans les rues de Grenoble. Jamais il ne pensait devoir expliquer ses clichés, des années après, à...un procès.



« Le 16 mai 2007, j’ai 19 ans. J’étudie les sciences et vie de la terre à l’université de Grenoble, la première vraie ville dans laquelle j’habite depuis que j’ai quitté mon village dans l’Ain. Je suis très engagé, le genre militant de gauche, et passionné par la photo documentaire. J’apprends sur le terrain, en amateur, où je couvre principalement des manifestations.

Ce soir de mai 2007, Jacques Chirac passe les rênes du pays à Nicolas Sarkozy, le candidat libéral, qui a remporté l’élection contre la socialiste Ségolène Royal. Toute la journée, des Grenoblois protestent contre son arrivée au pouvoir. Quand la nuit tombe, moi je reste. Les lancés de canettes ont cessé. Les manifestants sont éparpillés. J’aime bien trainer dans la ville une fois l’effervescence retombée.

Place Grenette, un groupe d’une vingtaine de personnes bat encore le pavé. Non loin d’eux, des policiers chargés du maintien de l’ordre restent aux aguets. Il est bientôt 23 h. Les couples commencent à sortir des restaurants, les amis à rejoindre leurs bandes. Soudain, un bruit sourd transperce la nuit. Plusieurs grenades de désencerclement viennent d’être lancées. Une, deux, trois détonations. Peut-être quatre. Sur la place Grenette, passants et manifestants sont tirés comme des lapins. Après les cris, vient le sang. Maud Caretta, une jeune femme qui rentrait de soirée avec une amie, est touchée par un éclat de grenade. Cette nuit-là, elle perdra son œil gauche.

Cliquez sur l’image pour l’agrandir : Rentré chez moi un peu sonné, je publie sur les sites militants mes quelques images prises avant l’arrivée des pompiers. Le lendemain, la presse locale relaie timidement l’évènement. Je ne me retrouve pas dans le compte-rendu des faits. Alors je rédige un témoignage circonstancié, photographies à l’appui. Au moment de l’enquête ouverte suite à la plainte de Maud, en janvier 2008, je suis convoqué par le juge d’instruction. Je raconte de nouveau ma version.

Les années passent. De temps en temps je recherche l’affaire sur Internet pour voir s’il y a du nouveau : rien. Alors, j’oublie. En mai 2018, tandis que je visite le Japon, un coup de téléphone. Depuis la France, un avocat cherche à me joindre : je suis convoqué pour témoigner au procès de Maud Caretta. Onze ans que je n’ai pas entendu parler d’elle. Entre temps, j’ai fait du photojournalisme mon métier. Je me replonge dans mon témoignage : mes clichés de l’époque sont ma seule mémoire.

Le jour du procès, le 8 octobre 2018, je revois Maud pour la première fois. Elle est défigurée à vie. Je reconnais son amie au parapluie rouge et ce couple du Vercors qui sortait du restaurant, cités comme témoins eux aussi. À l’audience, mes photographies passent de mains en mains, reprises par les juges et les avocats. Les heures, minutes et secondes qui y sont indiquées sont des éléments de preuve solides, seules traces visibles d’une mémoire évaporée. Deux policiers sur quatre sont condamnés. De cette histoire, je retiens qu’il ne faut jamais sous-estimer le pouvoir des images. Celles prises sur nos ronds-points ces derniers mois, se raconteront peut-être aux procès de demain. »

Propos recueillis par Clara Hesse



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