25 novembre 2019

« Produire un regard sur l’Afrique qui nous est propre »

En mémoire de Daniele Tamagni, photographe italien décédé à 42 ans, une nouvelle bourse offre un an d’études à l’école de photographie de Johannesburg, en partenariat avec Visa pour l’Image. Il reste un mois pour postuler. Explications avec Lekgetho Makola, son directeur.



Vous dirigez le Market Photo Workshop, école de photographie en Afrique du Sud. Pourquoi cette bourse Daniele Tamagni ?
Après la mort du photographe italien Daniele Tamagni, son père Giordano a contacté notre école. Il avait des fonds et souhaitait soutenir un jeune et talentueux photographe qui nourrirait un lien avec le continent africain. Avec cette bourse qui finance un cursus d’onze mois ainsi que tous les frais de voyage et de séjour à Johannesburg, le photographe sélectionné suivra un enseignement gratuit au Market Photo Workshop dans l’esprit du travail de Daniele.

Quel est l’esprit de ce travail ?
Daniele a passé beaucoup de temps sur le continent, en particulier au Congo Brazzaville. Il est connu pour son travail sur les sapeurs congolais, et pour un engagement honnête envers l’Afrique. J’insiste sur le mot « honnête ». Certains viennent en Afrique pour prendre le plus possible, d’autres pour donner, d’autres, comme Daniele, pour faire partie de cette humanité. « Les histoires que je raconte en tant qu’être humain, elles me concernent, elles vous concernent ». Voilà comment je résume l’esprit du travail de Daniele. Il embrassait les modes de vie du continent, il ne les regardait pas de l’extérieur, il en faisait partie. C’est ce lien avec l’Afrique que le lauréat doit avoir. Peu importe d’où il vienne, Africain sur le continent, Africain de la diaspora, Polonais, Russe, Français… du moment qu’il veut être partie prenante des récits qui naissent sur le continent.

Comment faire ?
Le candidat doit soumettre une idée de projet ou un exemple de travail en cours. Il faut être âgé de 18 à 30 ans, maîtriser l’anglais, montrer une connaissance du continent africain dans sa diversité. Les inscriptions sont closes le 10 octobre, les cours commencent en janvier.

Market Photo Workshop, pourquoi ce nom ?
Notre école est née de l’activisme anti-apartheid. Elle a été fondée un peu avant la fin du régime en 1989 par un groupe de photographes blancs, dont David Goldblatt. David produisait des images qui questionnaient l’idéologie ségrégationniste. Il documentait l’apartheid en photographiant à la fois les communautés noires et l’Establishment blanc raciste. Ses images ont fait le tour du monde. Au milieu des années 80, il a eu l’idée de créer un espace d’éducation non-racial et indépendant pour les jeunes photographes. À l’époque, les Noirs n’avaient pas accès aux études de photographie. Le système ségrégationniste les en empêchait. Des photographes blancs ont offert gratuitement leur expérience et leurs compétences à de jeunes noirs en majorité venu des townships. L’idée de départ n’était pas d’avoir des professeurs qui dispensent un savoir, mais une relation d’individus à individus qui ont besoin les uns des autres. Les enseignants apprennent de leurs étudiants, adaptent leur manière d’enseigner. Et les étudiants ont la responsabilité de partager, avec les professeurs et entre eux. D’où le mot workshop, atelier. Le mot market vient du nom de la galerie photo à l’origine de l’école. Elle existe toujours, elle est née dans un théâtre, le Market Theatre, sur un ancien marché aux fruits, un théâtre militant auquel les autorités n’avaient pas vraiment accès et qui exposait des artistes anti-apartheid. Petit à petit c’est devenu un espace dévolu à la photo. Des jeunes noirs s’y faufilaient pour voir les expos, ils posaient des questions à David Goldblatt : « Pourquoi faites-vous ces images ? », « Comment puis-je devenir photographe ? » Ça a donné envie à David Goldblatt de créer ce lieu. Le mot market vient aussi du fait que l’école est comme un marché, où les gens peuvent venir échanger et tous repartir avec quelque chose. Il s’agissait d’enseigner comment photographier sa propre expérience et l’offrir au monde. Des images fortes sur l’expérience noire en Afrique du Sud. Des images au service de la justice sociale et de la revendication.

Qu’en reste-t-il, 30 ans plus tard ?
On est allé au-delà de ça. On travaille à présent sur les conditions économiques et sociales de l’Afrique du Sud post-apartheid. Avec des associations autour de la migration, des travailleurs du sexe, des patients porteurs du virus du Sida. On explore avec eux la façon dont l’image peut jouer un rôle dans les prises de conscience. Avec la photographie, il y a un effet de miroir qui peut se transformer en fenêtre sur le monde. Les jeunes viennent avec des idées sur les histoires qu’ils veulent raconter, en photojournalisme, en photographie documentaire, ou en photo d’art. Nous leur offrons les outils. Des jeunes femmes photographes comme Zanele Muholi ont repoussé les limites. Née dans un township, aujourd’hui exposée dans les plus grandes galeries du monde, elle travaille sur la perception des lesbiennes en Afrique. Alors que le continent a été souvent photographié de l’extérieur d’une manière qui altère la réalité, sans tenir compte de son dynamisme et de sa complexité, des photographes issus comme elle de notre école ont commencé à montrer une autre Afrique.

D’autres anciens élèves célèbres ?
Jodi Bieber, Lebohang Kganye, John Wessels, finaliste du World Press Photo cette année.

D’où viennent vos étudiants ?
Des townships d’Afrique du Sud, pour 90% d’entre eux. Les autres viennent des quartiers riches et des classes moyennes, Blancs comme Noirs. On a des étudiants de tout le continent, mais aussi d’Europe - France, Allemagne, Italie -, du Brésil, d’Argentine, d’Inde, qui viennent en particulier pour nos programmes longs. On a également des programmes courts de deux mois. On y apprend à utiliser un appareil photo, raconter une histoire, créer des indices qui rendront une histoire plus profonde. Mais également à se penser en auto-entrepreneur, en ces temps où le marché de la photo est dur.

Comment payer l’école quand on est pauvre ?
Le principe fondateur était de créer un espace d’apprentissage gratuit pour les Noirs pauvres à l’époque de l’apartheid. L’offre était si unique que la demande a été forte. Même des jeunes Blancs ont eu envie de venir dans notre école. On a dû revenir sur le principe de gratuité. Les étudiants paient aujourd’hui 45% des frais. On couvre le reste avec des donations privées et des subventions. Pour les plus pauvres, il y a des bourses. On offre un équipement et des locaux à nos anciens élèves le temps qu’ils se lancent.

Qu’est-ce que l’école a apporté à la photo ?
D’abord, la pratique est désormais prise au sérieux dans le pays et sur le continent, comme outil pour raconter des histoires, demander des comptes aux autorités, soutenir la démocratie, l’activisme. On promeut l’éducation à la photographie, à une pratique éthique, un haut niveau de responsabilité dans la fabrication des images. On ne se contente pas de prendre des photos, on s’efforce de comprendre pourquoi on les fait et ce qu’on veut en faire. Cette mission est assez unique. Enfin, nous produisons un regard qui nous est propre. Vos récits sont basés sur vos influences. Or, les systèmes éducatifs du continent ont hérité de la période coloniale. Si une personne d’une région rurale d’Afrique utilise les références européennes pour apprendre comment raconter une histoire en photo, cela peut être discordant. On estime qu’il faut penser différemment, à travers ce que l’on appelle les « savoirs autochtones ». Le langage est crucial, la manière dont on construit le sens quand on parle, les métaphores qu’on utilise dans sa langue quand on décrit une image. Comme photographe, vous cadrez, vous pensez à partir de la manière dont vous parlez. Tenir compte de cela dans notre cursus permet de comprendre le processus de fabrication d’une image de manière plus profonde. On équilibre cela avec les savoirs du reste du monde, sans exclure ceux de l’Europe bien entendu.

Et avec la bourse Daniele Tamagni ?
On aimerait que les gens sachent qu’il y a un espace en Afrique où d’importants photographes voient le jour. Les photographes du continent regardent toujours dehors. À Bamako, un jeune photographe rêve d’étudier en France. Avec cette bourse, on espère inverser les choses.

Propos recueillis par Haydée Sabéran

Le lien vers la Bourse Daniele Tamagni est ici.



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